
Le Sénat vote l’autorisation de forages pétrogaziers dans les outre-mer
POLITICO - Thursday, January 29, 2026PARIS — Dans la dernière saison de la série danoise Borgen, l’ancienne Première ministre Birgitte Nyborg, de retour au gouvernement en tant que ministre des Affaires étrangères, est confrontée à un dilemme après la découverte d’une vaste réserve de pétrole au Groenland. Tentée, un temps, de soutenir un “pétrole vert” made in Danemark, elle finit par convaincre les Groenlandais de garder leurs ambitions climatiques intactes.
C’est un exercice similaire auquel s’est essayé aujourd’hui le gouvernement français, en s’opposant à une proposition de loi visant à réautoriser les forages pétrogaziers dans les territoires ultramarins — sans toutefois parvenir à convaincre les sénateurs, qui l’ont adopté d’une large majorité de 227 voix pour et 105 contre.
Presque dix ans après la loi Hulot mettant fin à l’exploration d’hydrocarbures, une première dans le monde, les élus de la Chambre haute ont donc voté en faveur d’un texte proposant une dérogation, porté par le sénateur macroniste de Guyane, Georges Patient.
Espoirs en Guyane
Le plateau des Guyanes, qui s’étend, outre le territoire français, sur le Suriname, le Guyana, une partie du Brésil, de la Colombie et du Venezuela, voit son activité pétrolière prospérer ces derniers temps. L’intervention américaine dans ce dernier pays est d’ailleurs en partie liée aux enjeux énergétiques.
De nombreux Guyanais, dont le territoire figure parmi les plus défavorisés de France, avec un taux de pauvreté atteignant 53%, regrettent de ne pas profiter de cette manne pétrolière contrairement à leurs voisins. Et tous les parlementaires, quel que soit leur parti, soutiennent une recherche d’hydrocarbures.
La ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, soutenait les ambitions guyanaises. Elle jugeait possible une exploitation “avec nos normes environnementales” et appelait à “ne pas tout décider depuis Paris”.
D’autant que le gouvernement a récemment mis en avant la notion de souveraineté économique et le besoin de se libérer des hydrocarbures russes ou américains, plutôt que la question climatique, pour justifier la décarbonation du pays. Un ressort sur lequel joue Georges Patient, en appelant à la production de pétrole made in France.
“Ecocolonialisme”
Pour le sénateur, la France fait preuve d’hypocrisie en refusant d’exploiter des ressources nationales tout en achetant du pétrole au Guyana.
Il a aussi mis en avant les promesses de développement non tenues pour les outre-mer : “Comment refuser que ces territoires utilisent leurs ressources naturelles comme moteur de leur développement économique ? L’Etat a-t-il un plan B ?” a-t-il interrogé à la tribune.
“Le ministère de la Transition écologique voit la Guyane comme un sanctuaire figé à maintenir sous cloche à tout prix, et ce prix, ce sont les Guyanais qui le paient”, a-t-il accusé, évoquant un “écocolonialisme”.
Mais c’est finalement le respect des obligations climatiques de la France qui l’a emporté. Monique Barbut, la ministre de la Transition écologique, s’est fortement opposée au texte, au nom de la protection des écosystèmes et de la lutte contre le dérèglement climatique, l’exploitation de nouveaux champs pétroliers n’étant pas compatible avec l’Accord de Paris sur le climat.
“Cette proposition de loi n’offre pas un avenir à la Guyane, elle offre des illusions à court terme et des risques bien réels pour sa biodiversité et son développement économique”, a estimé la ministre dans une déclaration transmise par son cabinet mercredi 28 janvier.
“Ce serait engager des coûts importants, pour des résultats très incertains, au prix de risques environnementaux majeurs”, et tout cela pour une exploitation qui, au mieux, “ne pourrait voir le jour avant vingt ans”, a développé le ministre de l’Economie, Roland Lescure, à la tribune. Il a préféré mettre en avant les emplois que pourraient créer les énergies renouvelables.
Un pétrole trop cher à forer
Ce texte cible essentiellement la Guyane, les autres territoires ultramarins français n’affichant qu’un potentiel limité en matière d’hydrocarbures. Et, bien que l’existence de ressources pétrolières dans le territoire sud-américain soit établie, la possibilité d’exploiter un gisement reste incertaine.
La géologie y est différente du Suriname et du Guyana voisins. Après avoir mené plusieurs forages infructueux dans les années 2010, le groupe TotalEnergies a jeté l’éponge. De quoi faire dire à son PDG, Patrick Pouyanné, qu’“il n’y a pas d’hydrocarbures en France”.
Il n’est “pas acquis qu’une entreprise pétrolière sollicite la délivrance d’un permis pour explorer les eaux guyanaises”, évalue le rapporteur du texte dans son compte-rendu. Ce, “en raison du coût élevé d’une exploration dans cette zone — dû à la profondeur — et des risques économiques qu’une telle campagne suppose dans un contexte de prix du baril bas”.
Pour les partisans du texte, si aucun gisement viable n’a été trouvé, c’est par manque de recherche.
L’adoption définitive de la proposition de loi est encore loin d’être acquise. Il faudrait pour cela que le texte soit inscrit à l’ordre du jour et recueille une majorité des votes à l’Assemblée nationale, qui est plus attachée à la loi Hulot que le Sénat. Georges Patient mise sur les deux députés de Guyane pour prendre le relais.