
L’intelligence artificielle, nouveau chapitre de la relation franco-indienne
POLITICO - Monday, February 16, 2026MUMBAI, INDE — Alors que New Delhi attend cette semaine plus de 35 000 personnes pour son sommet sur l’intelligence artificielle, à 1400 kilomètres de là, à Mumbai, Emmanuel Macron et le Premier ministre indien Narendra Modi s’apprêtent à ouvrir mardi une séquence diplomatique de trois jours.
Les routes de la ville la plus peuplée d’Inde, où le président français est arrivé lundi soir, sont jalonnées des panneaux géants célébrant la visite de “son excellence Emmanuel Macron”. Le message apposé sur de nombreux immeubles se réjouit ainsi de “l’écriture d’un nouveau chapitre audacieux dans la relation stratégique entre l’Inde et la France”.
Cette visite en grande pompe — la délégation française compte pas moins de 5 ministres — est l’occasion de mettre en scène une relation privilégiée portée par la défense, la coopération dans l’Indopacifique et, désormais, l’intelligence artificielle. Les deux leaders doivent d’ailleurs lancer, cette semaine, une “année franco-indienne de l’innovation”.
Une alliance de “deuxième division”
Après avoir organisé l’an dernier le sommet international sur l’IA, Paris avait en effet décidé de passer le relais à New Delhi pour l’édition 2026. Une manière d’esquisser un axe alternatif dans la géopolitique de l’IA, afin de contrer les dominations américaine et chinoise.
L’année dernière, Paris avait d’ailleurs commencé à tourner sa stratégie vers les pays du sud, en promouvant une IA “ouverte”, plus “inclusive” et respectueuse de l’environnement. Autant de notions que l’on retrouve dans une version de la déclaration diplomatique que l’Inde devrait présenter à l’issue de l’événement et dont POLITICO a obtenu une version. Ces mêmes principes avaient, lors de la précédente édition, rebuté les Etats-Unis, qui n’avaient pas signé la déclaration française.
Reste à savoir comment cette vision commune se traduira en actes — et en investissements. Car la collaboration franco-indienne dans l’IA entamée il y a plus d’un an n’a pas donné lieu à ce stade à des projets communs sur le plan des infrastructures ou des dépendances technologiques. Lors du sommet français, la France s’était ainsi tournée vers d’autres partenaires financiers, comme les Emirats arabes unis et ou encore le fonds d’investissement canadien Brookfield.
“Dans la relation franco-indienne, sans être accessoire, l’IA est à ce stade un enjeu plus symbolique et politique qu’opérationnel” par rapport à la défense, juge Thibault Fournol, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.
Si Emmanuel Macron compte profiter du voyage pour mettre un coup de projecteur sur plusieurs start-ups françaises — comme l’incontournable Mistral AI et la start-up AMI Labs, récemment créée par Yann LeCun et basée à Paris —, la coopération entre les deux pays se concentre à ce stade sur l’enjeu plus sectoriel de la recherche sur l’IA en santé. A ce titre, la start-up H Company doit annoncer des investissements dans l’IA à l’hôpital, tandis qu’Emmanuel Macron doit inaugurer mercredi à New Delhi un centre franco-indien de l’intelligence artificielle en santé globale. Le tout avant une séquence commune sur la recherche durant laquelle la France rappellera ses priorités de régulation — dont la protection de l’enfance face aux risques posés par l’IA.
Pas de quoi suffire à concurrencer les Etats-Unis et la Chine, selon Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CNRS (Sciences Po-CERI) et spécialiste de l’Inde.
“On peut se demander jusqu’où il est possible d’aller ensemble, dans ce domaine où nous jouons en deuxième division et où nous sommes fortement dépendants”, estime le chercheur, alors que l’industrie de l’IA repose largement sur les puces de l’entreprise américaine Nvidia. Surtout que, “pour construire ensemble, il faut s’assurer d’avoir une confiance mutuelle”, ajoute-t-il.
Un rapprochement malgré des tabous
La collaboration dans le secteur de l’innovation sert en tout cas de ciment pour des enjeux industriels plus lourds côté français, comme celui de la défense. La venue d’Emmanuel Macron au sommet sur l’IA doit d’ailleurs être l’occasion de boucler la vente à l’Inde de quelque 114 Rafale de Dassault Aviation, pour un total estimé à plus de 30 milliards d’euros.
Ces efforts pour entretenir une relation privilégiée avec le pays le plus peuplé du monde, sur fond de coopération dans l’Indopacifique, pourraient toutefois mettre des bâtons dans les roues d’une stratégie plus large entre l’Union européenne et le sous-continent, souligne Christophe Jaffrelot. Et l’Inde pourrait tirer avantage de ces fractures.
La stratégie numérique est “quelque chose que la France pourrait mutualiser avec l’Europe”, poursuit le chercheur. “Le problème est de savoir dans quelle mesure elle essaiera de garder son avance, et dans quelle mesure elle jouera la carte européenne”, pour proposer un contre-modèle efficace aux Américains et aux Chinois.
Parallèlement, Bruxelles a elle aussi amorcé un rapprochement avec l’Inde, avec la signature en janvier d’un accord de libre-échange après deux décennies de négociations. Celui-ci doit permettre de faciliter les exportations européennes et les investissements, mais aussi de réduire les dépendances européennes envers la Chine.
Reste que, tant au niveau français qu’européen, ce rapprochement stratégique se fait au prix d’un tabou : celui des relations entre l’Inde et la Russie. Le gouvernement de Modi n’a pas condamné l’invasion de l’Ukraine par la Russie et a, durant des années, été l’un des premiers importateurs de pétrole russe, raffiné en Inde pour être expédié en Europe, en dépit des sanctions européennes sur ces produits.