En Bretagne, le RN rêve de percer dans les conseils municipaux

POLITICO - Thursday, March 12, 2026

BREST — Ce sont deux cartes qui hantent encore la plupart des élus locaux de gauche en Bretagne. Celle des européennes de 2024 où, pour la première fois, le Rassemblement national est arrivé en tête dans la région (avec 25,58% des voix). Et celle des législatives anticipées, un mois plus tard, où le parti s’est qualifié dans 26 circonscriptions sur les 27 que compte la région.

Un record pour une zone réputée très majoritairement imperméable aux idées du parti fondé par Jean-Marie Le Pen, lui-même originaire de La Trinité-sur-Mer, dans le Morbihan. Si cette percée au premier tour n’a pas permis à l’extrême droite de décrocher des sièges de députés au second tour, elle a tout de même eu l’effet d’un avertissement : “La Bretagne n’est pas une île, et la mer monte”, s’inquiète auprès de POLITICO Jean-Jacques Urvoas, ex-ministre socialiste de la Justice et professeur de droit public à l’Université de Brest. 

Le parti d’extrême droite veut cette fois transformer l’essai. “La marche à franchir pour le RN, pour atteindre la présidence de la République, c’est de gagner des voix dans les territoires où ils sont bas. Et donc ils tapent très fort chez nous”, confirme le président du conseil régional de Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, en référence à la venue récente de Jordan Bardella et aux prises de positions du RN en défense des pêcheurs ou des agriculteurs. 

Dans certains bastions de gauche, comme Brest et Rennes, le RN a présenté des listes avec l’ambition de dépasser la barre des 10% le 15 mars, soit le seuil de qualification au second tour. Le parti espère ainsi se faire une place dans les conseils municipaux des deux villes, alors qu’ils n’y ont jamais figuré. “L’idée, c’est de faire connecter notre politique nationale avec la politique locale”, explique Théo Thomas, candidat RN à la mairie de Lorient. 

Deux figures locales 

Pour incarner son nouvel ancrage dans les deux grandes villes de la région, le RN peut compter sur des candidats de poids : Yves Pagès, à Brest, et Julien Masson, à Rennes. 

Le premier, qui se présente dans la presse brestoise comme un macroniste déçu, a rejoint les troupes de Jordan Bardella il y a deux ans. Âgé de 77 ans, il est l’ancien maire MoDem d’une grosse commune voisine, celle de Plouzané, et ancien vice-président de Brest métropole. “C’est une figure locale forte, présente de longue date et plutôt respectée. Ce n’est pas un militant venu de nulle part”, résume Romain Pasquier, professeur à Sciences Po Rennes. Un profil qui pourrait s’avérer payant dans les urnes. “Il n’est pas exclu que le RN arrive deuxième au premier tour. Yves Pagès profite, en plus, de sa compétence d’ancien maire auprès des électeurs”, pronostique Jean-Jacques Urvoas. Une intuition renforcée par les résultats du RN lors des européennes : dans la préfecture du Finistère, la liste de Bardella était arrivée en deuxième position, avec 21,06% des suffrages. Soit un petit point derrière celle de Raphaël Glucksmann.

Le deuxième, Julien Masson, qui tire la liste RN-UDR à Rennes, n’est pas non plus un inconnu puisqu’il est le porte-parole du parti en Ille–et–Vilaine. Le quadra a fait ses armes comme conseiller du maire LR de Saint-Malo, Gilles Lurton, et collabore au conseil régional avec l’ex-directeur général du parti à la flamme, Gilles Pennelle. D’après le sondage Cluster 17 dévoilé cette semaine par POLITICO, il est crédité de 7% des intentions de vote le 15 mars. Une estimation à peine en dessous du score du RN dans la ville lors des élections européennes — Jordan Bardella avait obtenu 9,42% des suffrages, bien loin cependant de ses 31,37% au niveau national.

Parier sur la jeunesse 

Derrière ces figures connues localement, la stratégie d’implantation du RN n’est pas si évidente à mettre en place dans le reste de la région. Le parti d’extrême droite souhaitait initialement présenter une liste dans chaque commune bretonne. Il n’y est finalement parvenu que dans plusieurs villes de taille moyenne comme Fougère, près de Rennes, ou Lorient, Morlaix et Concarneau.

Faute d’avoir des candidats déjà implantés partout, le Rassemblement national a aussi fait le choix de l’avenir en misant sur des profils souvent très jeunes pour le représenter — comme l’a pointé récemment le média breton indépendant Splann!. D’après le professeur spécialiste en mutation des territoires Romain Pasquier, le parti incite la nouvelle génération à se présenter dans l’optique des élections qui suivront, avec l’idée que ces jeunes pousses vont s’implanter durablement au niveau local. 

Ainsi, dans les Côtes-d’Armor, où les candidats RN ont fait une percée flagrante aux législatives de 2024, c’est une étudiante de 19 ans, Blanche Le Goffic, qui défend la seule liste du parti dans le département, chez elle, à Lannion. A Lorient, c’est donc le Lorientais Théo Thomas, 28 ans, qui figure en tête de liste. “Les candidats sont jeunes, mais ils ont fait toute leur vie là-bas à l’exception, pour certains, de la période des études”, souligne ce dernier.

Si le RN ne paraît pas encore en mesure de remporter une mairie bretonne, il parie donc sur un ancrage dans la région. “Les futurs élus du RN en Bretagne seront tous sur la même ligne pour pousser nos sujets prioritaires [dans les conseils municipaux, NDLR]. L’implantation du parti vient toute seule une fois que nous faisons le travail”, estime Théo Thomas, qui assure qu’il n’y a jamais eu une équipe aussi structurée à Lorient.

S’ajoutent à cela les militants RN des petites villes de moins de 3000 habitants, qui intègrent des listes souvent classées sans étiquette, souligne Loïg Chesnais-Girard. “On se bat pied à pied contre ça car, dans l’histoire récente, c’est inédit”, souligne-t-il. 

Anthony Lattier a contribué à cet article.