BRUXELLES — Si Donald Trump avait voulu que les Européens achètent plus de
pétrole et de gaz, il n’aurait peut-être pas dû bombarder l’Iran.
Bien que l’approvisionnement énergétique du Vieux Continent reste sûr, les prix
du carburant et de l’électricité ont grimpé en flèche depuis que les Etats-Unis
et Israël ont lancé des frappes sur Téhéran à la fin du mois de février.
Dans leur empressement à freiner cette hausse soudaine, certains gouvernements
ont vu une opportunité d’attaquer la législation environnementale de l’Union
européenne, tandis que d’autres ont saisi l’occasion de la hausse des prix des
énergies fossiles pour affirmer que l’UE doit redoubler d’efforts en matière de
lutte contre le changement climatique.
Mais le choc de coûts provoqué par la guerre a rappelé aux sceptiques et aux
partisans de l’écologie en Europe que leur continent pauvre en ressources est
vulnérable à la volatilité des prix à l’importation tant que le pétrole et le
gaz constituent une part essentielle de son mix énergétique.
De l’Espagne à la Pologne, les gouvernements se sont unis cette semaine autour
d’un même message : l’Europe doit accélérer sa transition en abandonnant les
énergies fossiles étrangères au profit d’une énergie propre domestique.
“Nous vivons dans un environnement géopolitiquement instable. Nous devons donc
réduire notre dépendance à l’égard des combustibles fossiles importés”, défend
auprès de POLITICO le ministre bulgare de l’Environnement, Julian Popov, qui
fait actuellement partie du gouvernement intérimaire du pays.
“Je veux dire, voulons-nous être un pétro-Etat, une pétro-Union ou un
pétro-continent sans ressources pétrolières ?” lance-t-il. “C’est totalement
ridicule. Nous devons accélérer notre électrification.”
La flambée des prix de l’énergie qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la
Russie en 2022 a entraîné une baisse systémique de la consommation de gaz en
Europe, et la situation actuelle pourrait bien avoir un effet similaire, a
anticipé la ministre néerlandaise du Climat, Stientje van Veldhoven, lors d’une
interview mardi.
La crise iranienne “crée une forte incitation pour tous les pays à évaluer
soigneusement leur utilisation du pétrole et du gaz et à voir comment ils
peuvent réduire non seulement leur dépendance géopolitique, mais aussi l’impact
qu’elle a sur leur économie et leur stabilité sociale”, a-t-elle estimé.
Pour les Etats-Unis, cela signifie que l’un de leurs meilleurs clients perd de
l’intérêt pour ses produits. Le Vieux Continent est en effet le principal
destinataire du gaz naturel liquéfié américain, et Donald Trump a cherché à
s’assurer que les Européens achètent encore plus de ses énergies fossiles.
Pourtant, par inadvertance, son attaque contre l’Iran a renforcé les appels à ce
que l’Europe prenne la direction opposée.
LE PRIX DE LA DÉPENDANCE
Le choc actuel est de bien plus faible magnitude que la crise énergétique de
2022, qui avait fait grimper les prix du gaz en Europe au-dessus de 300 euros le
mégawattheure. Cette semaine, le prix a oscillé autour de 50 euros, alors qu’il
était d’environ 30 euros avant la guerre en Iran.
La ministre du Climat et de la Croissance verte, Stientje van Veldhoven-van der
Meer, lors d’un débat sur le Conseil Energie de l’UE au Parlement néerlandais,
le 5 mars 2026 à La Haye. | John Beckmann/DeFodi Images/DeFodi via Getty Images
Pourtant, comme l’a écrit la présidente de la Commission européenne, Ursula von
der Leyen, dans une lettre adressée lundi aux dirigeants de l’UE,
“l’augmentation des prix des combustibles fossiles pèse déjà sur notre
économie”.
Depuis que les Etats-Unis et Israël ont commencé à bombarder l’Iran, ce qui a
incité Téhéran à bloquer la navigation dans le golfe Persique, l’Union a “déjà
dépensé 6 milliards d’euros supplémentaires en importations de combustibles
fossiles, ce qui nous rappelle directement le prix que nous payons pour notre
dépendance”, a-t-elle ajouté.
Lors d’un sommet qui se tiendra jeudi à Bruxelles, les chefs d’Etat et de
gouvernement européens débattront de la meilleure façon de lutter contre les
prix de l’énergie à court terme. En ce qui concerne la politique à long terme,
les gouvernements sont largement d’accord.
“Devenir indépendant du pétrole et du gaz est l’une des questions clés, comme le
montre une fois de plus la crise à laquelle nous sommes confrontés […] en raison
du conflit au Moyen-Orient”, a considéré le ministre allemand de
l’Environnement, Carsten Schneider, mardi, appelant à un développement plus
rapide des énergies renouvelables et des réseaux électriques.
Lundi, son collègue homologue Kaspars Melnis a avancé devant la presse : “Si
vous parlez des prix de l’énergie, ce que nous pouvons faire, c’est [produire]
de plus en plus notre propre énergie renouvelable.”
LEÇON RETENUE
Les efforts déployés par l’Europe pour développer les énergies renouvelables —
et, dans certains pays, l’énergie nucléaire — s’inspirent des leçons tirées de
la crise de 2022.
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen s’adresse aux
médias au Berlaymont, le siège de la Commission européenne, le 18 mars 2026 à
Bruxelles. | Thierry Monasse/Getty Images
“Il est important pour moi de souligner que la situation de l’UE est bien
meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’était en 22. Pourquoi ? Parce que nous avons
plus de renouvelables dans notre système, parce que nous avons diversifié notre
approvisionnement en général de notre système énergétique, parce qu’il y a moins
d’heures où c’est le gaz qui fixe le prix de l’électricité”, a énuméré Dan
Jørgensen, le commissaire européen à l’Energie, lundi.
Dans sa lettre de lundi, Ursula von der Leyen note que la part des renouvelables
dans le mix électrique de l’UE est passée de 36% en 2021 à près de 50%
aujourd’hui.
Alors que le gaz coûteux tend à fixer le prix global de l’électricité dans le
système européen, plus la part d’électricité propre d’un pays est élevée, plus
ses coûts sont bas. Les recherches ont montré que les prix de l’énergie ont
beaucoup moins augmenté en Espagne, pays alimenté par les énergies
renouvelables, qu’en Italie, pays dépendant du gaz.
Mais l’Espagne et d’autres pays soucieux de l’environnement ne sont pas les
seuls à voir dans la guerre en Iran une raison de renoncer aux importations de
combustibles fossiles.
“Je constate que même des collègues qui, disons, lorsque le climat était la
raison d’aborder ce sujet, avaient des inquiétudes […] mais ils voient aussi que
le poids de ces conséquences [de la guerre en Iran] est une raison très
importante d’agir, parce que cela réduit ces coûts”, a déclaré Stientje van
Veldhoven, la ministre néerlandaise.
Même à Varsovie, où le climat a tendance à être un sujet politiquement
inflammable, le bond des coûts de l’énergie incite à développer les
renouvelables.
“Je tiens à préciser à tous les sceptiques que les sources d’énergie
renouvelables sont avant tout la source d’énergie la plus souveraine pour la
Pologne”, a souligné mardi le Premier ministre polonais Donald Tusk. “La guerre
en Iran montre clairement à quel point la dépendance à l’égard des sources
d’énergie externes peut être dangereuse.”
Cet article qui a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité
en français par Jean-Christophe Catalon.
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LA GUERRE EN IRAN ET LA CRISE ÉNERGÉTIQUE BOUSCULENT LE PROGRAMME DU SOMMET
EUROPÉEN
Les dirigeants européens espéraient se concentrer sur les problèmes de
compétitivité à long terme de l’Union. Au lieu de cela, ils devront trouver des
solutions aux crises en cours.
Par NICHOLAS VINOCUR
à Brussels
Illustration par Natália Delgado/POLITICO
Les dirigeants européens s’étaient enfin mis d’accord sur la manière de relancer
l’économie chancelante du Vieux Continent et de tracer la voie de son
indépendance vis-à-vis de puissances comme la Chine et les Etats-Unis.
Mais Donald Trump avait d’autres projets.
Tout comme les menaces du président américain de s’emparer du Groenland avaient
dominé la réunion de janvier (et ses droits de douane avaient fait de l’ombre à
une précédente), la guerre américano-israélienne contre l’Iran a bousculé
l’ordre du jour du Conseil européen qui s’ouvrira jeudi, forçant les chefs
d’Etat et de gouvernement à se concentrer sur la crise énergétique à traiter à
court terme, alors que leur objectif initial était de parler de la compétitivité
à long terme.
“Il est essentiel de réduire l’impact sur les prix” de la guerre, a déclaré la
présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à l’approche du
sommet. “Nous devons apporter une aide dès maintenant […]. [Nous devons]
examiner de manière approfondie les moyens de réduire les factures d’énergie des
citoyens.”
Les prix du pétrole avoisinant les 100 dollars le baril, les dirigeants de l’UE
passeront une grande partie de leur réunion de jeudi à réfléchir à la manière de
compenser l’impact de la flambée des prix de l’énergie sur les entreprises et
les ménages européens, selon plusieurs diplomates à qui, comme d’autres
personnes dans cet article, l’anonymat a été accordé afin d’évoquer les
préparatifs du sommet.
Les prix élevés de l’énergie sont depuis des mois un thème récurrent des
discussions entre dirigeants européens, à l’image de leur rassemblement au
château d’Alden Biesen en Belgique le mois dernier. Mais la volatilité du cours
de l’or noir, résultant des attaques de drones et de missiles iraniens au
Moyen-Orient, a transformé une préoccupation en une urgence pour les chefs
d’Etat et de gouvernement, qui craignent qu’une inflation galopante n’alimente à
nouveau une poussée dans l’opinion des partis populistes et hostiles à l’Union.
“L’accent sera mis très fortement sur les prix de l’énergie ; nous attendons des
propositions de la part de la Commission européenne”, confie un haut diplomate
de l’UE. “La situation des prix de l’énergie existait déjà à Alden Biesen, mais
elle est aujourd’hui très préoccupante.”
Et puis il y a la guerre elle-même : l’Europe reste divisée sur la manière de
répondre à Donald Trump.
Un camp mené par le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez fait pression pour
que l’Union européenne utilise les conclusions du Conseil (un texte, souvent
aride, livrant la position politique convenue par les 27 dirigeants à la fin du
sommet) pour appeler au respect du droit international, ce qui équivaudrait à
une réprimande indirecte de Donald Trump et du Premier ministre israélien
Benyamin Netanyahou.
Mais un autre groupe de pays, dont l’Allemagne, hésite à franchir cette étape
susceptible d’irriter le président américain et de mettre en péril l’accord
commercial entre l’UE et les Etats-Unis actuellement examiné par les
parlementaires européens.
Les risques de froisser Donald Trump sont tout simplement trop importants,
pointe un deuxième diplomate européen d’un grand pays. “Nous ne voulons pas
d’escalade sur le plan commercial. Nous voulons que les Etats-Unis s’impliquent
en Ukraine. Nous voulons qu’ils soient impliqués dans l’Otan. Cela vaut-il la
peine de risquer ces objectifs pour s’exprimer sur l’Iran ? Jusqu’à présent, pas
vraiment.”
“Cela vaut-il la peine de dire : ‘Bande d’imbéciles, pourquoi avez-vous fait ça
?’ Non, parce que nous en paierons le prix fort”, ajoute le diplomate.
Il est peu probable que ce sommet soit une occasion manquée pour autant. Les
chefs d’Etat et de gouvernement devraient se mettre d’accord sur des échéances
ambitieuses pour alléger la bureaucratie de l’UE et jeter les bases d’un marché
financier européen plus intégré. Mais leur agenda est, une fois de plus, dicté
principalement par un dirigeant qui réside à Washington, et non en Europe.
ORBÁN, ENCORE
La récente envolée du cours du baril de pétrole a replongé l’Europe dans les
jours sombres de 2022, lorsque l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait
provoqué une augmentation massive des prix de l’énergie dans toute l’Union.
Ces hausses, bien que compensées par une injection massive de fonds européens,
ont néanmoins profité à l’extrême droite et à l’extrême gauche. Viktor Orbán a
d’ailleurs axé sa campagne actuelle pour sa réélection sur l’idée que la guerre
en Ukraine a été trop coûteuse.
Viktor Orbán lui-même s’est montré ouvert à un accord, qui pourrait également
inclure le déblocage d’un 20e paquet de sanctions contre la Russie. | Attila
Kisbenedek/AFP via Getty Images
L’attitude du Premier ministre hongrois devrait à nouveau être au cœur de la
réunion de cette semaine : sa menace d’opposer son veto à un prêt européen de 90
milliards d’euros pour l’Ukraine risque d’être le grand dossier non résolu de ce
sommet, ce qui hérisse ses homologues. Leur exaspération est à son paroxysme,
selon le diplomate de haut rang précité, qui relate que les autres dirigeants
usent d’un ton “beaucoup plus direct, voire conflictuel” avec Budapest en
coulisses.
Viktor Orbán n’ayant pas tenu sa promesse de soutenir le prêt à Kiev, d’autres
pays ont pu l’attaquer devant la Cour européenne de justice pour violation du
principe de “coopération sincère” de l’UE, évoquent les deux diplomates.
Toutefois, ces derniers ont reconnu que toute procédure judiciaire prendrait des
mois, voire des années, avant d’aboutir, ce qui est beaucoup trop long pour
l’Ukraine, qui a besoin du prêt des Européens dans les mois à venir.
L’alternative serait de parvenir à un accord jeudi. Les deux mêmes diplomates
apparaissent optimistes, indiquant que Viktor Orbán lui-même s’est montré ouvert
à un accord, qui pourrait également inclure le déblocage d’un 20e paquet de
sanctions contre la Russie, actuellement bloqué par Budapest et Bratislava.
Les chefs d’Etat et de gouvernement devraient également s’affronter sur
l’orientation à long terme des politiques énergétiques de l’Europe. Avant le
sommet, un groupe de pays nordiques et l’Espagne ont écrit à la Commission pour
défendre le marché carbone européen (de son nom, le système d’échange de quotas
d’émission, SEQE ou ETS en anglais), arguant qu’une plus grande utilisation des
énergies renouvelables rendrait l’UE plus autonome.
Mais ils se heurtent à l’Italienne Giorgia Meloni et au Polonais Donald Tusk,
qui poussent pour modifier le marché carbone afin de compenser les éventuelles
hausses de prix — leurs deux pays étant de grands consommateurs d’énergies
fossiles.
“Je ne sais pas si nous allons jusqu’à supprimer complètement l’ETS”, répond le
second diplomate de l’UE, interrogé sur les demandes de son pays pour le sommet
européen.
Avant de compléter : “Si vous avez une flambée [des prix] causée par un choc
externe, il doit y avoir un mécanisme par lequel l’ETS n’en rajoute pas
par-dessus ce choc.”
IRAN ET UKRAINE
Une autre préoccupation majeure est l’impact de la guerre en Iran sur l’Ukraine,
étant donné que la flambée des prix du pétrole a rempli les caisses du Moscou au
moment même où son armée perd le contrôle de la région de Dnipropetrovsk, dans
l’est de l’Ukraine. Les dirigeants européens craignent également que la demande
d’armes américaines pour la guerre contre l’Iran ne prive Kiev des armes dont il
a tant besoin et qui, dans de nombreux cas, sont achetées avec l’argent de l’UE.
Les diplomates estiment que ce pourrait être l’occasion pour l’industrie
européenne de la défense d’intervenir, tout en fournissant à l’Ukraine les
revenus dont elle a tant besoin, compte tenu de sa capacité de production. En
effet, Kiev a annoncé envoyer des opérateurs et des technologies antidrones pour
aider les Etats du Golfe.
La volonté de prendre l’avantage se reflète dans un projet de conclusions, daté
du 9 mars et vu par POLITICO, dans lequel les chefs d’Etat et de gouvernement
appellent à un “changement radical” dans le renforcement de l’industrie de la
défense de l’UE. Une version précédente n’incluait pas une formulation aussi
forte.
Mais il n’est pas certain que l’industrie européenne de la défense puisse
répondre à la demande.
La flambée des prix du pétrole a rempli les caisses du Moscou, dirigé par le
président Vladimir Poutine, au moment même où son armée perd le contrôle de la
région de Dnipropetrovsk, dans l’est de l’Ukraine. | Gavriil Grigorov/AFP via
Getty Images
Après la guerre en Ukraine, il s’agit d’un nouveau défi pour l’industrie : les
conflits militaires prolifèrent si rapidement que le secteur ne peut pas
répondre à la demande de production, selon le PDG du géant italien de la défense
Leonardo, Roberto Cingolani.
“Un effort important est en cours” pour aider les pays du Golfe attaqués par
l’Iran, a déclaré Roberto Cingolani lors de la présentation du plan stratégique
de l’entreprise à Rome la semaine dernière.
Mais “pour être honnête”, a-t-il ajouté, “le nombre de guerres […] augmente
encore plus vite que notre programme Capacity Boost”, en référence à une
initiative de Leonardo visant à augmenter la capacité de production en réponse à
une demande croissante.
Jacopo Barigazzi a contribué à cet article, qui a d’abord été publié par
POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
BRUXELLES — L’Union européenne va intensifier ses efforts pour diversifier ses
approvisionnements en gaz naturel liquéfié (GNL) et se tourner vers d’autres
fournisseurs que les Etats-Unis, à la suite des menaces de Donald Trump sur le
Groenland, a déclaré mercredi le commissaire européen à l’Energie, Dan
Jørgensen.
Les événements de la semaine dernière ont été un “signal d’alarme clair”, a
estimé le Danois, pour qui l’instabilité géopolitique croissante — de la guerre
en Ukraine aux tensions grandissantes avec Washington — implique que l’UE ne
peut plus partir du principe que son approvisionnement énergétique est immunisé
contre les crises.
“Nous vivons une période très agitée”, a exposé Dan Jørgensen devant les
journalistes lors d’un briefing à Bruxelles. “Ce qui a rendu la situation plus
grave et plus complexe, c’est la relation tendue avec les Etats-Unis et le fait
que nous avons un président américain qui n’exclut pas de recourir à la force
contre le Groenland”, a-t-il poursuivi.
Les Etats-Unis fournissent déjà plus d’un quart du gaz de l’UE, contre seulement
5% il y a cinq ans, et cette dépendance devrait encore s’accroître avec l’entrée
en vigueur de l’interdiction totale du gaz russe.
Mais, Dan Jørgensen a indiqué que la Commission recherchait activement d’autres
fournisseurs que les Etats-Unis et qu’elle prévoyait de renforcer les
approvisionnements venant d’autres pays dans les mois à venir, notamment le
Canada, le Qatar et l’Algérie.
“Le Canada, bien sûr, le Qatar, les pays d’Afrique du Nord”, a-t-il énuméré,
ajoutant que Bruxelles s’efforçait également de garantir des sources non russes
de combustible nucléaire pour les Etats membres qui dépendent encore de Moscou.
LES ETATS-UNIS RESTENT “ESSENTIELS” POUR SE PASSER DU GAZ RUSSE
Tout en soulignant que Bruxelles ne souhaitait pas une guerre commerciale avec
Washington, Dan Jørgensen a reconnu que l’UE s’inquiétait de plus en plus du
risque de “remplacer une dépendance par une autre” après avoir rapidement
abandonné le gaz russe au profit du GNL américain à la suite de l’invasion de
l’Ukraine par Moscou.
“Nous n’avons jamais eu pour politique de réduire nos échanges avec les
Etats-Unis et nous ne voulons pas de conflits commerciaux”, a-t-il assuré. “Mais
il est également évident que les bouleversements géopolitiques […] ont été un
signal d’alarme. Nous devons être capables de prendre soin de nous-mêmes.”
Le commissaire a indiqué qu’il n’avait pas encore parlé avec son homologue
américain depuis les sorties de Donald Trump sur le Groenland, et que l’UE
n’avait pas fixé de seuil formel à partir de laquelle la quantité de GNL
américain importée serait considérée comme trop importante. Pour l’instant, le
gaz américain reste “essentiel” pour remplacer celui provenant de Russie, a-t-il
souligné.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
Les soldats ont séparé les villageois selon leur sexe et les ont dépouillés de
leur argent et de leurs téléphones. Environ 180 personnes, en majorité des
hommes, ont été entassées dans deux conteneurs. Une femme a accouché à côté des
portes. Personne n’a reçu de nourriture ou d’eau. Puis, pendant trois mois, les
soldats ont emmené la plupart des hommes et les ont exécutés.
Ces scènes, décrites dans un rapport sur les droits de l’homme commandé par les
Pays-Bas, apportent de nouvelles preuves que des soldats du gouvernement
mozambicain assurant la sécurité du site de TotalEnergies sont responsables d’un
massacre perpétré en 2021 et révélé pour la première fois par POLITICO.
Elles sont basées sur les témoignages de quatre personnes ayant assisté à un
massacre perpétré entre juillet et septembre 2021 dans la guérite de fortune
d’un vaste site gazier construit par le géant français de l’énergie dans le nord
du Mozambique. Seuls 26 des hommes emprisonnés auraient survécu.
Publiés cette semaine, alors que les gouvernements britannique et néerlandais
ont annoncé retirer quelque 2,2 milliards de dollars de soutien au projet
gazier, les témoignages recueillis recoupent fortement ceux d’une enquête menée
en 2024 par POLITICO. Ils accentuent la pression sur un projet déjà mis à mal
par une insurrection locale et deux affaires criminelles.
Mardi, après la publication du rapport, TotalEnergies a déclaré que sa position
sur le massacre restait inchangée. L’entreprise avait déjà affirmé que ses
propres “recherches approfondies” n’avaient “pas permis d’identifier
d’informations ou de preuves susceptibles de corroborer les accusations de
maltraitances graves et de torture”.
“TotalEnergies regrette que les auteurs […] ne se soient pas déplacés au
Mozambique et n’aient pas mené d’investigation sur le terrain par eux-mêmes,
mais aient produit un rapport fondé principalement sur des informations
collectées par des tiers”, a réagi l’entreprise dans un communiqué.
Les quatre récits — d’un survivant, d’une personne qui connaissait l’un des
détenus et de deux témoins oculaires — ont été recueillis indépendamment les uns
des autres et de POLITICO, qui n’a pas été informé que le think tank
Clingendael, financé par le gouvernement, menait une nouvelle enquête sur le
massacre.
Le projet de Total au Mozambique est estimé à 20,5 milliards de dollars. | Gallo
Images/Getty Images
Ils fourniront des éléments supplémentaires à une plainte pénale accusant
TotalEnergies de complicité de crimes de guerre en ayant “directement financé et
matériellement soutenu” les soldats mozambicains qui protégeaient son site d’une
insurrection par des assaillants liés à l’Etat islamique.
La société a déclaré “rejeter fermement toutes ces accusations”. Dans un message
envoyé après la publication de cet article, un porte-parole de TotalEnergies a
ajouté que l’accusation était fausse, car Total avait évacué son personnel et
n’était pas sur le terrain au moment du massacre.
En mars, le parquet de Nanterre a ouvert une information judiciaire contre
TotalEnergies pour homicide involontaire sur son site mozambicain.
Au cœur de cette enquête : la société est accusée, trois mois avant les meurtres
des personnes détenues dans les conteneurs, d’avoir abandonné les prestataires
qui construisaient son site gazier lors d’une attaque de l’Etat islamique en
mars 2021 sur la ville voisine de Palma.
Une enquête menée de maison en maison par POLITICO a révélé que 1 354 civils ont
été tués lors de cette attaque, dont 330 ont été décapités. D’autres enquêtes
ont établi que 55 de ces morts faisaient partie du personnel de TotalEnergies.
L’entreprise, qui a affirmé n’avoir perdu aucun de ses employés lors de
l’attaque, nie ces accusations.
VIOLENCES GÉNÉRALISÉES
Le rapport néerlandais indique que le massacre des personnes détenues dans les
conteneurs s’inscrit dans un schéma systématique de viols et d’exécutions de
masse, en représailles à l’attaque de l’Etat islamique, appliqué par l’armée
contre les villageois vivant autour du site de TotalEnergies.
Les assaillants de l’Etat islamique ayant sillonné la région pendant des
semaines après leur attaque sur Palma, 25 000 à 30 000 personnes ont cherché
refuge devant les portes de Total, ce qui a “exacerbé la situation humanitaire
déjà désastreuse”, peut-on lire dans le rapport.
“En juin 2021, la situation était devenue catastrophique, des personnes (dont de
nombreux enfants) mourant quotidiennement de faim, de maladie ou d’absence de
traitement médical”, écrivent les auteurs. La réaction de l’armée a été de voler
l’aide et de vendre la nourriture pillée à des prix exorbitants.
C’est également à ce moment-là qu’une armée “incapable de distinguer les
‘villageois’ des ‘terroristes’” s’est vengée sur la population civile.
“Les villageois ont déclaré avoir découvert des corps dans les terres agricoles
environnantes, dont on pense généralement qu’il s’agit de victimes de la
violence [de l’armée]”, peut-on lire dans le rapport, qui précise que “des
témoins oculaires ont également fait état de cas de violences sexuelles. Dans
[un village], des habitants ont raconté que des soldats ivres étaient entrés
dans les maisons sans permission et avaient violé des femmes.”
Dans un autre village, une enquête aléatoire menée auprès de 60 ménages a révélé
que 57% d’entre eux comptaient au moins un membre qui avait été tué.
Les personnes entassées par les soldats dans les conteneurs ont subi trois mois
de maltraitances physiques, selon le rapport. D’après le survivant qui s’est
exprimé auprès des auteurs, un jour, un grand groupe a été emmené. “D’autres ont
été emmenés en plus petits groupes, pour ne plus jamais revenir. Le survivant
pense qu’ils ont été interrogés et exécutés.”
Les défenseurs des droits de l’homme et de l’environnement ont demandé à
TotalEnergies de reconsidérer son projet à la lumière des pertes de vies
humaines et des violences. | Luisa Nhantumbo/EPA
Après leur libération, un survivant a relaté qu’un soldat leur avait dit de ne
jamais parler des tueries. “Ceux qui sont morts sont morts ; c’était la guerre”,
avait lancé le soldat. “Si quelqu’un demande, dites que les autres étaient dans
d’autres conteneurs et qu’ils sont encore en route.”
En mai, une enquête menée par l’agence britannique de crédit à l’export, UK
Export Finance, qui s’était engagée à prêter 1,15 milliard de dollars au projet
de Total, a entendu directement deux des 26 survivants du massacre par le biais
d’appels vidéo depuis le Mozambique. UK Export Finance n’a pas encore rendu
publiques ses conclusions.
Le projet de Total au Mozambique est estimé à 20,5 milliards de dollars. Il fait
partie d’un projet plus vaste de développement du gaz naturel qui, avec 50
milliards de dollars, a été présenté comme l’investissement privé le plus
important jamais réalisé en Afrique.
LE PROJET SE POURSUIT COMME PRÉVU
A la suite du rapport néerlandais, les défenseurs des droits de l’homme et de
l’environnement ont demandé à TotalEnergies de reconsidérer son projet à la
lumière des pertes de vies humaines et des violences.
“Cela fait des années qu’il est flagrant que ce projet est un désastre pour les
communautés locales et pour le climat”, a affirmé Antoine Bouhey de Reclaim
Finance.
Adam McGibbon, d’Oil Change International, a appelé les autres prêteurs à “se
retirer eux aussi et à mettre un terme définitif à ce projet cauchemardesque”.
Mardi, TotalEnergies a déclaré que son projet gazier se déroulait comme prévu et
que ses autres prêteurs avaient “décidé à l’unanimité d’apporter des fonds
propres supplémentaires” pour compenser le retrait des Britanniques et des
Néerlandais.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, mis à jour avec des
commentaires supplémentaires de TotalEnergies, puis édité en français par
Jean-Christophe Catalon.