PARIS — Comment faire de l’écologie sans les écologistes ? Contre le recul, ces
derniers mois, de la classe politique en matière de lutte contre le
réchauffement climatique — ledit “backlash” écolo — et la montée d’un prétendu
ras-le-bol dans l’opinion en la matière, partis et décideurs économiques
cherchent le bon discours afin de séduire plus largement, notamment à droite.
En présentant ces mesures comme régaliennes, en particulier sur l’insécurité, ou
en sensibilisant les gens via des sujets connexes, comme la protection du
patrimoine, le catholicisme ou la souveraineté économique, plusieurs acteurs
tentent de faire une écologie sans les écolos.
Ainsi de Veolia, qui tâche de changer de perspective. Un porte-parole de
l’entreprise explique s’appuyer sur des travaux commandés à l’institut de
sondage Elabe pour défendre le concept de “sécurité climatique” et se démarquer
des écolos, qui ne leur sont guère favorables — ceux-ci préférant régulièrement
faire revenir le type d’activité réalisée par le groupe dans le giron public.
Veolia, qui opère pour le compte de collectivités dans la gestion de l’eau ou
des déchets, déplore un “discours écolo” jugé “très idéologique”, inadapté aux
besoins des élus et des citoyens, “insécurisant” et “déconnecté du quotidien”,
toujours selon son porte-parole. L’entreprise souhaite donc “faire reconnaître
l’insécurité écologique comme un sujet régalien à part entière” et promet de
lutter contre “grâce à des réponses concrètes”, détaille le même.
“Le terme de sécurité climatique permet d’étendre le champ de la sécurité, ou ce
qu’on perçoit comme tel, et de ramener ce champ vers les sphères
‘progressistes’”, explique à la newsletter Trois degrés, Alexandre Florentin,
conseiller de Paris engagé dans la prochaine élection municipale avec Génération
écologie.
Pour l’élu, c’est un simple changement de termes qui permet de continuer à
parler d’adaptation au changement climatique en convainquant plus largement.
Le sénateur Ronan Dantec, issu de l’aile droite d’EELV qu’il a quitté en 2019,
se focalise aussi sur le thème de l’adaptation, défendant auprès de POLITICO il
y a quelques mois le besoin d’“abandonner le discours catastrophiste et être
dans la protection”.
Bien que le Réseau action climat n’utilise pas ce terme, sa directrice des
programmes Anne Bringault concède volontiers qu’il y a “un enjeu de protection
des Français” à lutter contre le changement climatique, alors que celui-ci a des
effets de plus en plus meurtriers.
“Il faut tester de nouveaux angles”, abonde Lucas Francou, de Parlons climat,
citant la sécurité mais aussi la santé, la convivialité ou l’autonomie des
territoires. Son association s’appuie sur des études d’opinion pour “éclairer
les acteurs”, notamment les ONG, et essayer de varier les discours pour “faire
rentrer plus de gens dans la danse”.
Il se félicite, au passage, que l’armée ou l’Eglise catholique s’emparent de ces
sujets, pour faire émerger de nouveaux “émetteurs”.
VERS LA DROITE ET LE CENTRE
Pour embarquer les électeurs et les responsables politiques à droite, plusieurs
associations travaillent de concert. Parlons climat a ainsi réalisé avec
Ecologie responsable et Nuances d’avenir une étude sur l’adhésion des électeurs
de la droite et du centre à certaines propositions écolos, publiée par POLITICO.
“Il y a eu une perte en ligne sur les réponses à apporter à cette
préoccupation”, observe Anne Bringault, qui regrette que “plusieurs partis
[n’aient] rien à dire sur le sujet”, sans que cela ne soit justifié par “un
recul dans l’opinion publique”.
“La droite a laissé la gauche préempter le sujet, sans travailler le fond”,
constate de son côté Ferréol Delmas, fondateur d’Ecologie responsable, au Point.
Il veut fédérer des politiques autour de la notion d’enracinement, forgée par la
philosophe Simone Weil.
Louis Dumoulin, de Nuances d’avenir — une association qui entend faire émerger
de “nouvelles voix” en faveur de la protection de la planète, notamment à droite
et au centre —, veut de son côté que tous les partis “crédibles” proposent leur
vision propre de ce que veut dire protéger la planète lors de la prochaine
élection présidentielle. Ce qui implique de ne pas laisser le monopole de ce
sujet à la gauche, selon lui.
Pour ce faire, il soutient des associations de protection du patrimoine ou
explore le postlibéralisme — qui se recentre sur le bien commun et les
communautés locales, voire la doctrine sociale de l’Eglise —, à même de
convaincre, selon lui, des sympathisants de la droite et du centre.
L’important est de s’appuyer sur leurs valeurs, “ce en quoi ils croient et
veulent protéger”, souligne Louis Dumoulin.
Nuances d’avenir a aussi soutenu un tour de France, réalisé avec Ecologie
responsable, en amont des élections municipales aux côtés d’élus et candidats de
la droite et du centre pour constituer une boîte à outils de mesures et d’idées.
La restitution est prévue le 13 janvier prochain, en présence de Michel Barnier
— aujourd’hui député DR et qui, lorsqu’il était Premier ministre, disait vouloir
réduire les dettes financières et écologiques —, et d’autres élus de droite
mobilisés sur l’environnement, comme Antoine Vermorel-Marques, l’un de ses
proches, qui a constitué un groupe de parlementaires écolos Les Républicains.
Le principal défi pour ces responsables politiques et acteurs associatifs est de
convaincre des leaders tentés d’emboîter le pas de l’extrême droite en
contestant les principales mesures écologiques.
L’exécutif, quoiqu’embourbé depuis des semaines dans les discussions
budgétaires, n’est pas tout à fait en reste. A l’occasion d’une cérémonie pour
les 10 ans de l’Accord de Paris, Sébastien Lecornu a invité à prendre les sujets
climatiques et énergétiques “par un autre bout”, en en faisant un enjeu de
“patriotisme” pour défendre “et son pays, et sa population” — critiquant à mots
couverts le Rassemblement national pour son opposition aux énergies
renouvelables.
“On ne peut pas faire du bien à la planète sans embarquer l’ensemble de la
population”, a considéré le Premier ministre, promettant de nouvelles mesures de
décentralisation, notamment un “régalien environnemental” pour accompagner les
décisions locales.
Il a également critiqué la tentation des discours “élitistes” et idéologiques,
tentés de faire une transition sans le peuple, et a appelé à ne pas laisser
s’installer un “point de clivage” sur le climat.
UN REJET DU “MOUVEMENT CLIMAT”
Le système politique “hystérisé par les réseaux sociaux [encourage] une société
de plus en plus polarisée qui alimente les discours outranciers”, déplore
Antoine Buéno, essayiste et conseiller pour le groupe Union centriste au Sénat,
qui estime nécessaire pour réussir la transition écologique de la sortir des
logiques électorales.
“Tout discours sur l’écologie ou le climat est voué à l’échec”, analysait de son
côté un haut fonctionnaire du ministère de la Transition écologique début
décembre, face aux nombreux reculs de ces derniers mois, qui résultent aussi de
l’instabilité politique : “Il faut changer de discours et se camoufler.”
Il y a un “plafond de verre idéologique sur le climat”, constate Louis Dumoulin
de Nuances d’avenir, accusant une partie du “mouvement climat” d’aliéner ces
sujets.
“Les collapso-décroissancistes ont le quasi-monopole de la théorie écologique”,
renchérit Antoine Buéno, considérant que l’économiste Timothée Parrique, la
journaliste Salomé Saqué ou encore l’activiste Camille Etienne trustent les
médias pour porter un discours promouvant la décroissance ou une vision
supposément catastrophiste du réchauffement climatique — ce qu’il déplore.
Pour le Réseau action climat, qui fédère plusieurs ONG environnementales, cette
vision est un peu réductrice.
A droite, “les têtes de parti ont complètement abandonné ces sujets-là”, pointe
Anne Bringault, qui rappelle que Nicolas Sarkozy avait été moteur sur le climat
lorsqu’il était président, avec des figures comme Nathalie Kosciusko-Morizet ou
Chantal Jouanno. Old times, comme on dit.