BRUXELLES — Pour une entreprise qui s’est fait prendre à vendre des armes et des
poupées sexuelles d’apparence enfantine sur le marché européen, Shein a toujours
autant accès aux décideurs de l’Union européenne.
Après avoir échappé le mois dernier à la suspension de sa plateforme en France,
la marque chinoise d’ultra-fast-fashion s’est rendue dans la capitale de l’UE
pour convaincre la Commission européenne qu’elle est respectueuse de
l’environnement. Et Bruxelles est à l’écoute.
Le président exécutif de Shein, Donald Tang, a rencontré mercredi la commissaire
à l’Environnement, Jessika Roswall, pour parler des “priorités communes” de
l’entreprise et l’UE en matière de développement durable et d’économie
circulaire.
La rencontre entre Donald Tang et Jessika Roswall intervient quelques semaines
après que l’entreprise a évité de justesse une suspension totale de sa
marketplace en France, et alors que les efforts de Paris pour aboutir à une
réponse européenne contre Shein sont en perte de vitesse.
“Cette réunion s’inscrit dans le cadre de nos échanges réguliers avec les
décideurs européens sur des sujets concernant notre secteur”, expose Martin
Reidy, porte-parole de l’entreprise, ajoutant que celle-ci reflète l’“engagement
en faveur d’un dialogue constructif” de Shein.
Les Etats membres ont accepté de taxer les petits colis entrant dans l’UE à
partir de juillet prochain — une politique pour laquelle la France a beaucoup
fait pression —, mais les activités commerciales de Shein en Europe ne montrent
aucun signe de ralentissement.
En décembre, l’entreprise a ouvert à Wrocław, en Pologne, une immense plateforme
logistique comprenant un entrepôt de 740 000 mètres carrés, avec à la clé, selon
le communiqué de presse, des milliers de créations d’emplois et la capacité de
servir 100 millions d’acheteurs sur le continent.
“Je suis impatient d’entendre Shein expliquer comment elle respecte la
législation européenne et intègre des solutions durables et circulaires pour
mieux protéger les consommateurs”, a déclaré Jessika Roswall avant la réunion,
ajoutant que “l’ultra-fast-fashion est un défi de plus en plus important”.
LE PARLEMENT N’EST PAS IMPRESSIONNÉ
La nouvelle de la visite de Donald Tang a suscité des réactions parmi les
parlementaires européens de gauche, qui, avec les Conservateurs, les libéraux et
les Verts, ont adopté en novembre dernier une résolution appelant la Commission
à “abandonner le dialogue pour passer aux mesures d’exécution décisives” des
normes européennes de protection des consommateurs pour les plateformes en
ligne.
“J’attends des conséquences claires de cette réunion”, a prévenu Gabriele
Bischoff, eurodéputée allemande et vice-présidente du groupe des Socialistes et
démocrates.
Selon elle, le scandale des poupées sexuelles “montre clairement que les
plateformes d’e-commerce, comme Shein, tirent profit de manière répétée de
produits illégaux et dangereux tout en ignorant les normes européennes”.
La Commission devrait faire comprendre “sans équivoque [à Shein] que les règles
de l’UE ne sont pas négociables et qu’elle est toujours prête à utiliser ses
pouvoirs, y compris l’option d’exclure les plateformes du marché de l’UE”,
a-t-elle défendu.
“Lorsque la France a essayé d’interdire Shein du marché français, nous avons
appris une chose : Shein ne réagit qu’aux mesures dures pour rendre son business
model conforme à la législation européenne”, observe Anna Cavazzini, eurodéputée
allemande des Verts. | Martin Bertrand/Hans Lucas/AFP via Getty images
La pression s’est accrue sur Shein pour qu’elle réponde aux préoccupations des
parlementaires face à l’afflux de petits colis en provenance de pays tiers, qui
contiennent souvent des marchandises dangereuses et illégales, et à l’impact
environnemental important.
Les eurodéputés interrogeront Yinan Zhu, cadre de Shein, au Parlement européen
le 27 janvier.
“Lorsque la France a essayé d’interdire Shein du marché français, nous avons
appris une chose : Shein ne réagit qu’aux mesures dures pour rendre son business
model conforme à la législation européenne”, observe Anna Cavazzini, eurodéputée
allemande des Verts et présidente de la commission du Marché intérieur, auprès
de POLITICO.
“L’annulation de cette décision montre encore plus clairement que nous avons
besoin d’une action forte et décisive au niveau de l’UE pour lutter contre les
violations de nos lois. Il est donc grand temps que la Commission agisse avec
fermeté, par exemple en suspendant ces plateformes à l’échelle de l’UE en cas
d’infractions systémiques et répétées”, poursuit-elle.
SHEIN A REMPORTÉ LA PREMIÈRE MANCHE
En France, la marque sort presque indemne du scandale des poupées sexuelles, mis
à part sa réputation qui en a pris un coup et des relations plus fraîches avec
les autorités.
En décembre, le tribunal judiciaire de Paris s’est prononcé en faveur de Shein,
rejetant la tentative du ministère de l’Intérieur de suspendre la marketplace à
la suite de la vente de marchandises illégales. Le gouvernement a fait valoir
qu’avec Shein les problèmes risquaient de se reproduire, mais le juge a estimé
que la suspension de la plateforme était trop sévère, car elle avait réagi
rapidement à l’époque.
Le tribunal a toutefois contraint Shein à mettre en place une vérification de
l’âge au-delà de l’autodéclaration des utilisateurs sur sa plateforme avant de
continuer à vendre des produits pornographiques. Shein s’est également engagée à
respecter “toutes les lois françaises” et de poursuivre ses discussions avec les
autorités — une demi-victoire pour le gouvernement, qui a déjà annoncé qu’il
ferait appel. Le procès débutera le 5 février.
“Nous n’en resterons pas là”, a promis le ministre du Commerce, Serge Papin.
L’entreprise fait également l’objet d’une action en justice distincte de la part
de marques françaises pour concurrence déloyale.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.