L’ambiance est grave, ce lundi 26 janvier, alors que les membres du bureau
exécutif du projet “Jeux olympiques Alpes françaises 2030” sont réunis
virtuellement. Derrière leurs écrans, les participants — représentants de
l’Etat, direction du Cojop, présidents des collectivités concernées — écoutent,
concentrés, l’intervention du président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur,
Renaud Muselier. L’accent chantant de cet ancien médecin du sport, aux 35 ans de
carrière politique, ne masque pas la contrariété : ne serait-il pas temps
“d’arrêter le délire”, interroge-t-il au micro, avant d’inviter les uns et les
autres à unir leurs forces pour la réussite du projet. Fabrice Pannekoucke,
homologue de Muselier au conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, prévient à son
tour : “Maintenant, il faut que ça délivre.”
Ce double rappel à l’ordre, quoiqu’il jette un léger froid, n’est pas tout à
fait une surprise, pour les membres du bureau exécutif, qui ne le savent que
trop bien : depuis son attribution par le CIO en 2024, le projet des Jeux
olympiques 2030, notamment porté par ces deux présidents de région, ne cesse
d’enchaîner les accrocs.
Dernière en date : le départ, annoncé vendredi 23 janvier, du directeur de la
communication du Cojop, Arthur Richer, qui a jeté l’éponge pour cause de
“désaccord sur la stratégie à mettre en place”. Mi-décembre, c’est la directrice
des opérations, Anne Murac, une ex de Paris 2024 — où, de l’avis général, elle a
excellé — qui a claqué la porte du Cojop. Deux défections qui ont poussé la
ministre des Sports, Marina Ferrari, à tirer la sonnette d’alarme, appelant, ce
même 23 janvier — soit trois jours avant la tenue du bureau exécutif — à “une
clarification rapide et complète sur la gouvernance et la stabilité de
l’organisation”. Les Alpes 2030 “exigent une organisation exemplaire, structurée
et pleinement opérationnelle”, alertait-elle encore dans un communiqué — des
mots soupesés qui, a appris POLITICO, ont été validés par Matignon, acteur
discret mais présent dans ce dossier délicat.
Aux grands maux, les grands moyens : l’impasse est telle que les membres du
bureau exécutif ont pris la décision de confier une “mission flash” de quelques
semaines à Etienne Thobois, un homme qui n’est pas ce que l’on pourrait appeler
un débutant. Ex-directeur général des Jeux de Paris 2024, bras droit de Tony
Estanguet, Thobois est considéré comme l’un des meilleurs experts de
l’événementiel sportif. Sa feuille de route est claire : remettre le Cojop sur
les rails. Ou, selon le communiqué diffusé le lendemain de la réunion :
l’accompagner dans “une nouvelle phase de sa structuration” pour parvenir à “une
organisation plus lisible, stable, et opérationnelle”.
“FAIRE UN TRUC SÉRIEUX”
Si le président du Cojop, l’ancienne star du ski de bosses Edgar Grospiron,
préfère se rassurer en affirmant que les difficultés s’expliquent par son
“ambition des plus élevées”, le dossier des Alpes 2030 n’a rien de simple, tant
les acteurs sont multiples et les contraintes nombreuses. Le budget, déjà, est
limité, les instigateurs du projet s’étant engagés à organiser les Jeux les
“moins chers de l’histoire“. Soit une enveloppe qui ne doit pas dépasser les 2,1
milliards d’euros pour le budget du Cojop dont 74% doit être financé par des
ressources privées — à titre de comparaison, les derniers Jeux d’hiver, à Pékin
en 2022, ont officiellement coûté 3,9 milliards de dollars. Or, aucun sponsor ou
financeur privé ne s’est encore fait connaître, même si Edgar Grospiron continue
de promettre “des annonces avant le début des Jeux de Milan” (qui démarrent
vendredi), martelait-il dans Ouest France hier. “ Les partenaires privés voient
la mauvaise pub faite autour des Alpes 2030 et n’osent pas s’engager”, déplore
un acteur du dossier.
Malgré la promesse de Jeux “durables”, l’événement est contesté sur le plan
démocratique comme environnemental. Plusieurs associations et collectifs
citoyens ont ainsi saisi la justice — et même l’ONU — pour réclamer plus de
débat et de transparence sur “l’intérêt général du projet”, des demandes
auxquelles la justice a pour l’instant accédé.
Contrairement aux Jeux de Paris 2024 où la plupart des sites étaient concentrés
sur une zone géographique relativement restreinte, ceux des Alpes s’étendent sur
plus de 600 km, quatre départements et deux régions, celles-là mêmes qui ont
monté le dossier initial : Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d’Azur.
“Les Alpes 2030, c’est Renaud Muselier qui se réveille un matin et se dit ‘et
pourquoi on n’aurait pas les Jeux ?’. Et il s’engage à fond”, se souvient,
sourire aux lèvres, Arnaud Murgia, le maire de Briançon, qui a suivi chacune des
étapes.
Le projet recevra, à Paris, l’assentiment du président de la République qui,
toujours selon Murgia, demande alors à Renaud Muselier “de faire un truc
sérieux”. Commence donc une phase de discussions entre cet ex-LR, rallié à
Renaissance, et son homologue d’Auvergne-Rhône-Alpes, à l’époque Laurent
Wauquiez.
L’ancien président des Républicains, réputé autoritaire, provoquera bien vite
quelques dissensions — sollicité, il n’a pas répondu à nos questions. “Laurent a
un mode de gouvernance assez souple et doux”, ironise ainsi auprès de nous un
élu qui a pu éprouver ses méthodes et le concède, cette fois sans aucune
dérision : “C’est le patron chez lui.” Au printemps 2025, Wauquiez mettra par
exemple son grain de sel dans le processus de sélection d’un directeur de la
communication pour le Cojop, s’opposant à la candidature de Loïc Signor, ancien
porte-parole de Renaissance, jugé trop proche d’Emmanuel Macron.
Autre point de crispation : le partage des lieux de compétition entre les deux
régions. “Laurent était en mode ‘je veux tous les sites dans mes Alpes’, il
estimait que les Alpes du Sud ne les méritaient pas”, se remémore Renaud
Muselier auprès de POLITICO. A l’époque, les échanges sont “violents”,
affirme-t-il encore, entre ces deux élus maîtres en leurs territoires — mais
elles se sont depuis largement améliorées, jure l’élu marseillais. Après
plusieurs discussions, ils finissent par trouver un accord : au Nord, le ski ;
au Sud, le freestyle et la glace. “On s’est partagé en médailles et on a fait
moitié-moitié”, décryptera après-coup Muselier qui estime que, dans l’affaire,
chacun a été gagnant. “L’avantage de Wauquiez et Muselier, c’est qu’une fois
qu’ils se sont dit les choses, ça roule”, abonde Arnaud Murgia.
Si chaque région a son type de discipline, le partage entre stations est un
autre motif de frictions. Dans le projet initial, quatre pôles ont été
identifiés par les élus : la Savoie et la Haute-Savoie pour AURA, le
Briançonnais et Nice en PACA. Mais le diable se cache dans les détails. Ou
plutôt en Savoie.
SYMBOLE
Située à la frontière franco-italienne, dans le massif de la Vanoise en
Haute-Tarentaise, Val d’Isère est considérée comme l’une des capitales mondiales
du ski. C’est sur sa piste mythique que s’est déroulée une partie des épreuves
des Jeux d’Albertville en 1992 et où a lieu, chaque année, le Critérium de la
première neige (en décembre) et des épreuves de la Coupe du monde de ski. Son
meilleur ambassadeur ? Le triple champion olympique Jean-Claude Killy, qui y a
passé une partie de son enfance.
Au tout début du projet Alpes 2030, Val d’Isère ne figure pourtant pas sur la
carte des sites envisagés pour les épreuves de ski : contraints par leur budget
serré, les élus ont proposé que les courses des disciplines reines se tiennent
sur les sites de Courchevel et Méribel, plus proches géographiquement. “C’était
déjà difficile de faire accepter au CIO (le comité international olympique)
qu’il y aurait quatre pôles et non un seul, il y avait une vraie pression pour
que ça n’aille pas plus loin”, justifie Murgia — Val d’Isère étant alors
considéré comme un cinquième pôle.
D’après un conseiller qui a suivi l’ébauche du projet presque pas à pas, ce
serait pourtant “Wauquiez [qui] a viré ‘Val’ de la carte des JO”, soutient-il,
sans réussir à réellement expliquer pourquoi… Avant d’en devenir l’un des
principaux promoteurs, encore récemment, comme lorsqu’il a posté une vidéo sur
ses réseaux sociaux, pour vanter “le boulot de dingue” qui est fait par les
équipes de la station et espérer “que ce sera bientôt les JO”.
Toujours est-il que lorsque Jean-Claude Killy constate que Val d’Isère ne figure
pas sur la carte des épreuves, il se montre “très ému et remonté” selon le même
conseiller. Le champion olympique s’en ouvre alors à l’un de ses amis, Michel
Barnier.
L’ordonnateur des Jeux de 92 a mis un pied dans le dossier 2030 dès son arrivée
à Matignon. C’est lui qui, peu de temps après sa nomination, signe la lettre de
garanties de l’Etat — ce que son prédécesseur Gabriel Attal se refusait à faire,
arguant du fait qu’étant en gestion des affaires courantes depuis la
dissolution, il n’était pas de son ressort d’engager l’Etat à soutenir
financièrement les Jeux. Après avoir quitté la Rue de Varenne, Barnier se voit
attribuer une “mission de préfiguration” pour le Cojop, pendant laquelle il
participe à “mettre de l’huile dans les rouages”, selon plusieurs interlocuteurs
avec qui POLITICO a échangé.
C’est lui qui, par exemple, et tout au long de l’hiver 2025, traitera Martin
Fourcade pour le convaincre d’accepter le job de président du Cojop. En vain.
L’adoubement d’Emmanuel Macron — qui le qualifiait de “Tony Estanguet des
montagnes” —, des sujets de sponsors, opportunément relevés par Laurent
Wauquiez, et quelques maladresses avec les élus locaux comme cette interview
dans L’Equipe dans laquelle Fourcade détaillait son projet pour les Jeux avant
même d’avoir été nommé, agaçant les politiques concernés, ont eu raison de la
motivation du sextuple champion olympique de biathlon. Exit Martin Fourcade,
c’est Edgar Grospiron qui hérite du poste prestigieux de président du Cojop. Et
qui, pendant quelques mois, cohabitera avec Michel Barnier qui ne cesse de
s’enraciner dans le projet Alpes 2030, raconte Le Parisien en mars 2025.
Sensible à la cause de Val d’Isère et aux souhaits de Jean-Claude Killy, qu’il
présente régulièrement comme son “frère”, Barnier met donc tout son poids
politique dans la balance pour remettre la station savoyarde dans le projet,
quand bien même cela se fait au détriment d’une autre station, celle de Méribel.
Alors que la carte officielle des sites olympiques devait être dévoilée
l’automne dernier, sa présentation a de nouveau été ajournée tant elle est
devenue un sac de nœuds. Arrivée au ministère des Sports en octobre, dans les
valises du gouvernement Lecornu, la Savoyarde Marina Ferrari a fait le choix de
temporiser et de reporter l’annonce officielle des sites au mois de juin 2026.
“Je ne suis pas inquiet, ce sujet ne représente pas un risque pour le projet”, a
tenté de rassurer Edgar Grospiron dans Ouest France hier.
Un énième exemple d’interventionnisme politique qui ne gêne pas le président du
Cojop qui s’accommode parfaitement, selon certains qui ont pu le voir à l’œuvre,
de la présence forte des élus. N’a-t-il d’ailleurs pas coutume de dire, en
interne, que “les chefs ce sont les politiques” lui qui avait aussi promis de
“ne pas faire de politique”, lors de sa candidature de dernière minute, après le
fiasco Fourcade ? De fait, le Cojop répond théoriquement aux élus. Le 22 février
prochain, lorsque l’organisation de Milan-Cortina transmettra le flambeau des
Jeux d’hiver à la France, ce n’est pas Edgar Grospiron mais Fabrice Pannekoucke
et Renaud Muselier, les représentants des collectivités hôtes, qui seront sur la
scène.
Et le plus dur, alors, commencera.
Tag - Mode
PARIS — Trop, c’est trop ? Après une année politique sens dessus dessous, le
Conseil constitutionnel se retrouve sous une masse de dossiers à traiter
rapidement cet été, au point que Richard Ferrand, qui préside la haute
juridiction depuis mars, a lui-même lancé l’alerte auprès de l’exécutif.
S’il ne l’a fait que de façon informelle, l’ancien président de l’Assemblée a en
effet interpellé le ministre des Relations avec le Parlement, Patrick Mignola,
sur le risque d’un embouteillage de textes arrivant Rue de Montpensier en cette
fin de saison parlementaire, selon les informations de POLITICO. “On est en
limite de capacité”, a-t-il prévenu en substance, constatant que les Insoumis
saisissent désormais “quasi systématiquement” les Sages après l’adoption d’un
texte.
Le Conseil vient d’ailleurs de rendre jeudi une décision sur la loi relative au
droit de vote par correspondance des personnes détenues, à la suite d’une
saisine par les élus mélenchonistes.
De plus, plusieurs lois ont été adoptées définitivement au cours de la session
extraordinaire de ce mois de juillet : parmi ces réformes “volumineuses et
importantes”, souligne une source au Conseil constitutionnel, le changement du
mode de scrutin à Paris-Lyon-Marseille, la loi pour la refondation de Mayotte,
la proposition de loi visant à faciliter le maintien en rétention des personnes
condamnées pour des faits particulièrement graves, ou encore la proposition de
loi dite Duplomb sur les contraintes du métier d’agriculteur.
Cette future loi a fait l’objet de trois saisines à elle toute seule : deux par
les députés (LFI, Ecologistes, PCF d’un côté ; PS de l’autre) et une par la
gauche sénatoriale réunie. Or, les Sages n’ont qu’un délai de trente jours pour
se prononcer lorsqu’ils sont saisis par les parlementaires.
D’après les chiffres réunis par POLITICO, 2025 rassemble déjà un nombre très
élevé de saisines : 16 en juillet, alors que l’année est loin d’être terminée.
C’est plus, par exemple, que lors des trois dernières sessions parlementaires.
Recordman de la discipline, La France insoumise a lancé ou participé à 11
d’entre elles en 2025, et devrait donc battre son record de 2023 (12 saisines).
“On ne va pas s’en excuser, c’est un droit fondamental”, souligne Gabrielle
Cathala. Selon la députée LFI, “plusieurs textes votés par le socle commun avec
l’extrême droite ont réduit les libertés” ces derniers mois.
Elle en veut pour preuve la loi sur la justice des mineurs délinquants, poussée
par le patron des députés EPR Gabriel Attal et “largement censurée” par les
Sages en juin, après une triple saisine des parlementaires, dont les troupes de
Mathilde Panot.
Autre nouveauté majeure depuis 2022 : les Insoumis sont assez nombreux pour
saisir seuls le Conseil constitutionnel, un droit accordé dès 60 signatures
réunies, et sans limite de textes pouvant être déférés devant la haute
juridiction.
DES SERVICES “SOUS-DIMENSIONNÉS”
L’effet “voiture-balai” de cette somme de textes et de saisines, un an après la
dissolution, se conjugue aussi avec la pluie de questions prioritaires de
constitutionnalité (QPC) qui s’abat sur Richard Ferrand et ses équipes.
Un nombre “quasi record” de QPC a été déposé, nous a glissé la même source
interne, “puisqu’à juillet 25, nous avons sur le premier semestre autant de
questions que pour toute l’année 24”.
“Les services font un travail gigantesque, mais ils sont sous-dimensionnés”,
analyse Benjamin Morel. Selon le maître de conférence en droit public à
l’université Paris-Panthéon-Assas, le Conseil constitutionnel n’a jamais été
renforcé, depuis 2008, pour répondre aux contentieux générés par le flot de QPC,
qui permettent à chacun de contester une loi avant le jugement d’une affaire.
Le constitutionnaliste intervient lui-même devant les groupes politiques de
toutes sensibilités, à leur demande, pour se prononcer sur la constitutionnalité
de telle ou telle disposition. “Il y a eu un basculement avec la loi immigration
de 2023. Avant, l’argument de l’inconstitutionnalité était perçu comme embêtant
par les parlementaires”, constate-t-il. Et désormais ? “L’argument est… beaucoup
moins déterminant.”
Cette situation ne risque pas s’améliorer grâce à un surcroît de moyens. D’après
le premier aperçu du projet de loi de finances 2026, l’enveloppe budgétaire dans
laquelle sont logés les crédits dévolus au Conseil constitutionnel est gelée
l’année prochaine. A moins de piocher dans d’autres poches (l’Assemblée, le
Sénat ou l’Elysée sont dans cette même enveloppe), Richard Ferrand devra
continuer de faire plus avec autant. Une année blanche pour tous, en somme.
Alexandre Léchenet a contribué à cet article.