PARIS — Cette fois, c’est la bonne. Jeudi, Sébastien Lecornu, surplombant le
barrage hydraulique de Vouglans dans le Jura, officialisera la publication de la
programmation énergétique de la France pour les dix prochaines années.
Une mise en scène savamment pensée — ledit barrage est en soi un symbole de
compromis politique — pour, dans les mots d’une conseillère à Bercy, proposer
“un vrai temps de projection sur le monde énergétique de demain” et éviter une
sortie “en catimini” du décret, ce qui avait failli se produire l’été dernier.
Dit autrement : tourner enfin la page de plus de deux ans de tergiversations et
autant de consultations des citoyens, industriels et ONG ; une séquence pour le
moins mal vécue par les filières énergétiques.
Cette programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) grave dans le marbre les
ambitions de la France en matière énergétique, en formalisant la construction de
six nouvelles centrales nucléaires et en fixant les plafonds pour le soutien
public aux installations renouvelables ou à la production de biogaz.
Le décret devrait s’accompagner d’un plan d’électrification prévu pour le
printemps pour relancer la consommation électrique atone.
Alors que la programmation semblait bloquée dans les tuyaux depuis l’été
dernier, tout s’est accéléré après la longue et douloureuse adoption du budget
2026. Il aurait été difficile de faire plus tôt, retrace un ancien conseiller
ministériel : “C’est le genre de sujets crispants qui peut déplacer quelques
voix.”
N’empêche que d’ici à la publication du décret et de son annexe, prévue
vendredi, Matignon veille à ce que rien ne filtre, ou presque. Le gouvernement a
seulement distillé quelques indices, indiquant par exemple qu’il allait se
concentrer sur la remotorisation des éoliennes, sans que ça n’exclue de nouveaux
mâts, à indiqué Roland Lescure (Economie) sur France 2 — sans que le ministre de
l’Economie n’entre dans le détail des chiffres, afin de ne pas rouvrir le débat.
Le texte en lui-même n’aurait toutefois que peu changé depuis la version prête à
publier de l’été dernier, nous indiquent plusieurs personnes au fait de sa
préparation. Les modifications opérées depuis l’arrivée de Sébastien Lecornu
seraient “marginales”, indique une source gouvernementale.
“Sortir ce qu’il y avait en juillet, ce n’est pas prendre beaucoup de risques.
Il y aura potentiellement quelques gigawatts d’écart, mais pas grand-chose”,
anticipe le conseiller déjà cité, qui s’attend plus à “des signaux envoyés
qu’autre chose”. Le même souligne que les filières renouvelables attendent avant
tout de voir la PPE publiée afin que les appels d’offres puissent reprendre.
Le texte est non moins crucial pour l’industrie nucléaire, puisque la
programmation énergétique actuelle prévoit toujours la fermeture d’une dizaine
de réacteurs.
QUATRE MOIS POUR CONVAINCRE
Bien conscient de l’impatience des acteurs de l’énergie, Roland Lescure a
préparé le terrain. Depuis son retour à Bercy en septembre, cette fois en tant
que ministre de plein exercice, il assure que le dossier est en haut de la pile
et a consulté les parlementaires de tous bords — notamment le sénateur Daniel
Gremillet (LR), qui a dû faire le deuil d’une loi de programmation énergétique à
son nom.
Lescure a revu des parlementaires socialistes, du bloc central et des
Républicains mardi 9 février, à l’occasion d’un ultime dîner pour s’assurer de
leur soutien pour la suite.
“Ces quatre derniers mois, la vie parallèle au budget de Roland Lescure, c’était
de construire le compromis autour de la PPE”, assure la conseillère de Bercy
déjà citée.
Le gouvernement a également donné quelques gages à la droite, sceptique sur le
déploiement des éoliennes et des panneaux solaires. Sébastien Lecornu s’est
agacé des “rentes” dans le secteur énergétique, a ciblé les panneaux solaires
les plus anciens dans le budget et a confié à Jean-Bernard Lévy et Thierry Tuot
une mission sur le soutien publics aux ENR, en écho aux tribunes de Bruno
Retailleau, le patron de LR, sur le sujet.
Après le long automne-hiver budgétaire, le gouvernement est moins sur la
sellette, il était donc temps d’avancer.
Soucieux de “dépolitiser le débat et de montrer dans la dernière ligne droite
que [le gouvernement] a le soutien de tous les acteurs pour sortir le décret”,
selon un conseiller ministériel, Sébastien Lecornu et Roland Lescure ont convié
les filières renouvelables, puis les entreprises publiques du nucléaire,
vendredi 6 février. Très inquiets à leur entrée, leurs représentants sont sortis
rassurés, même s’ils attendent les objectifs chiffrés.
“C’est trop tôt pour se féliciter, on est quand même sur une trajectoire à la
baisse”, pointait de son côté une salarié d’un énergéticien qui manifestaient
mardi (une première !). A ses côtés dans la manifestation, un patron
d’entreprise ajoutait : “Nous avons mis quinze ans pour créer une filière
solaire. Du jour au lendemain, on peut courir à la catastrophe.” Et de
regretter, qu’en matière d’énergie, “Roland Lescure ne veuille parler qu’aux
boîtes du CAC40”.
LE MAIRE RETARDATAIRE
Si le patron de Bercy arrive à accoucher le texte, c’est lui aussi qui était aux
manettes en tant que ministre délégué à l’Industrie et l’Energie, lorsque le
décret a commencé à dérailler. Bruno Le Maire, son ministre de tutelle à
l’époque, “a bloqué une sortie de la PPE par décret en 2023, puis a planté le
sujet début 2024 car jugé trop risqué politiquement”, se souvient un
ex-conseiller ministériel du gouvernement Borne.
“Ce qui a bloqué, c’était Bruno Le Maire qui l’avait lue trois jours avant et
qui voulait la réécrire. Elle était prête”, enfonce un autre conseiller
ministériel de l’époque.
Lobbyistes et parlementaires militaient pour qu’une loi de programmation se
fasse — ne serait-ce que pour respecter la loi énergie et climat de 2019 qui
imposait qu’un tel texte soit adopté avant juillet 2023. Chacun espérant
grappiller un peu plus au Parlement que dans un décret à la seule main du
gouvernement. Si un projet de loi était bien dans les cartons début 2024, les
deux ministres du gouvernement Attal ont renoncé, pas sûr de pouvoir trouver une
vraie majorité à l’Assemblée.
Entre la réserve gouvernementale liée aux élections européennes de juin 2024, la
dissolution qui s’en est suivie et les négociations budgétaires compliquées du
gouvernement de Michel Barnier, il a fallu attendre novembre 2024 pour qu’Agnès
Pannier-Runacher, revenue aux affaires, lance la dernière consultation
obligatoire avant l’officialisation de la PPE.
Une fois la consultation terminée, le texte était prêt à sortir.
LA TROISIÈME FOIS EST LA BONNE
En août 2025, beaucoup y ont cru. Le feu vert avait même été donné aux ministres
concernés. Avant que François Bayrou ne recule à la dernière minute. Raison
officiellement invoquée : certains parlementaires de la majorité n’avaient pas
été prévenus.
En réalité, la main du Premier ministre aurait tremblé, au moment de publier ce
texte politiquement sensible, selon des conseillers et membres du gouvernement
au fait des événements. Par deux fois, le texte n’a attendu que sa signature.
“L’Elysée était furieux [qu’il] ne sorte pas le décret”, se souvient un membre
du gouvernement de l’époque, catégorique : “C’était toujours François Bayrou qui
bloquait, tout seul.”
Sur le fond du dossier, Bayrou a surtout parlé de géothermie. Sur le reste, il
était moins assertif. “Il n’a pas d’avis sur le sujet. Il n’a pas lu une note
sur le sujet”, pariait même à la rentrée le membre du gouvernement cité plus
haut.
Sur la forme, il craignait surtout la réaction du Rassemblement national, qu’il
ménageait par ailleurs, dans la perspective du débat budgétaire de l’automne
2024.
Il faut dire que le RN s’est mis dans la roue de plusieurs activistes anti-ENR,
inquiets de l’impact des énergies renouvelables sur le système électrique et les
centrales nucléaires. Dès mars 2025, ils associaient la sortie de la PPE à une
censure du gouvernement, répétant régulièrement la menace.
Dans un premier temps, le pari de François Bayrou avait été de passer d’abord
par le parlement, via la proposition de loi Gremillet de programmation
énergétique, qui, espérait alors le Premier ministre, aurait pu lui permettre de
trouver un compromis entre forces politiques. Avant d’ajuster éventuellement le
décret dans la foulée.
Ladite PPL avait été adoptée au Sénat en octobre 2024, elle a été inscrite à
l’ordre du jour de l’Assemblée au mois de juin 2025. Mais son examen au
Palais-Bourbon a tourné à la débâcle, avec notamment l’adoption d’un moratoire
sur les énergies renouvelables — un amendement déposé par LR et adopté grâce aux
voix du RN — ce qui a conduit les députés à majoritairement repousser le texte.
Un refus qui signait pour de nombreux lobbyistes, ministres et conseillers
l’abandon d’une voie parlementaire.
DES PARLEMENTAIRES CONTOURNÉS ET DÉÇUS
Résultat, la PPE ne s’appuiera pas sur une proposition de loi, ce que regrettait
Daniel Gremillet mi-janvier, persuadé que le travail parlementaire aurait permis
“un atterrissage”. Il n’est pas le seul.
Le RN ne décolère pas non plus et compte utiliser “les leviers [à sa
disposition] une fois la copie révélée”, indique à POLITICO Renaud Labaye,
secrétaire général du groupe lepéniste au Parlement. “Si Sébastien Lecornu
s’obstine, on fera en sorte de jouer notre rôle d’opposition parce que ça nous
semble très important pour l’avenir du pays.”
“La programmation d’une politique énergétique n’est pas un texte technique parmi
d’autres”, grince à son tour Bruno Retailleau dans une tribune publiée le 11
février, appelant à ne pas publier le texte. Son collègue communiste au Sénat
Fabien Gay s’inquiète le même jour de la légitimité démocratique d’un décret
sans loi.
C’est “un crève-cœur” qu’il n’y ait pas de loi, regrette lui aussi le patron du
Parti socialiste Olivier Faure auprès de POLITICO, soulignant toutefois que le
décret permet de parer à l’urgence, puisque “sans visibilité” des filières
pourraient “crever”. “Le grand débat, ce sera 2027, abonde le sénateur
écologiste Yannick Jadot. Là, il faut absolument des décrets pour débloquer des
appels d’offres.”
Aux yeux de l’exécutif, la navette parlementaire sur le texte de Daniel
Gremillet, bien qu’inaboutie, aura eu le mérite de permettre de constater les
points d’accords aussi bien sur le nucléaire que sur les énergies
renouvelables — en plus des consensus déjà connus.
“Les débats auront permis de justifier les quelques légères évolutions par
rapport au texte mis en consultation l’année dernière”, remarque le conseiller
ministériel déjà cité, qui note aussi que ces évolutions reflètent un compromis
qui va des sénateurs LR aux députés socialistes.
C’est sur cette base que Roland Lescure et Sébastien Lecornu disent s’appuyer
pour dérouler jeudi midi leur texte et les objectifs énergétiques de la France
jusqu’aux rives de l’Ain, entre le barrage du Vouglans et celui du Saut-Mortier.
Sarah Paillou a contribué à cet article.
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Cela fait dix ans que les Etats-Unis et l’Europe ont poussé les pays du monde
entier à adopter un accord historique visant à mettre un terme au réchauffement
incontrôlé de la planète.
Conclu par près de 200 pays, ce traité constituait un potentiel “tournant pour
le monde”, avait alors déclaré le président américain de l’époque, Barack Obama.
Presque tous les pays de la planète ont signé l’Accord de Paris de 2015, un
pacte dont le succès devait reposer sur la pression des pairs, une ambition
croissante et, sur le plan économique, une révolution de l’énergie propre.
Mais dix ans plus tard, les actions entreprises pour répondre à ces espoirs ne
sont pas à la hauteur.
Les Etats-Unis ont quitté l’accord ; deux fois. Le président Donald Trump a mis
un coup d’arrêt aux projets d’énergie verte dans son pays et trouve des alliés
pour l’aider à saper les initiatives climatiques à l’étranger, tout en signant
des accords commerciaux qui engagent les pays à acheter davantage de
combustibles fossiles américains.
L’Europe reste sur la bonne voie pour respecter ses engagements en matière de
climat, mais sa détermination vacille, car entre des électeurs inquiets pour
leur pouvoir d’achat et la montée des partis d’extrême droite, des doutes ont
émergé quant à la rapidité avec laquelle l’UE pourra tenir sa promesse de se
détourner des énergies fossiles.
L’Accord de Paris a contribué à ancrer la sensibilisation au changement
climatique dans la culture populaire et la politique, a conduit des pays et des
entreprises à s’engager à réduire leurs émissions carbone à zéro et a contribué
à orienter un flot d’investissements vers les énergies propres. D’après les
scientifiques, le traité semble avoir réduit les risques d’atteindre les niveaux
de réchauffement les plus catastrophiques.
En revanche, la production de pétrole et celle de gaz n’ont pas encore atteint
son pic, tandis que les émissions de CO2 et les températures continuent
d’augmenter. Ces dernières ne sont d’ailleurs plus qu’à quelques dixièmes de
degrés du point de bascule convenu à Paris. Mais les coûts de l’énergie verte
ont tellement baissé que, dans la plupart des régions du monde, elle est devenue
la forme d’énergie la moins chère et elle est déployée à un rythme encore
impensable il y a dix ans.
Les dirigeants et les diplomates, qui se réunissent au Brésil à partir de cette
semaine pour les négociations annuelles des Nations unies sur le climat, seront
confrontés à un test : défendre l’Accord de Paris face à l’opposition de Trump
tout en soulignant que ses objectifs sont à la fois nécessaires et bénéfiques.
Le sommet organisé dans la ville portuaire amazonienne de Belém devait être
celui où les pays riches et pauvres allaient célébrer leurs progrès et s’engager
à réduire toujours plus les émissions de gaz à effet de serre.
Au lieu de cela, le mépris des Etats-Unis pour les efforts climatiques mondiaux
et un message confus de l’Europe rajoutent des difficultés alors que la période
actuelle est bien plus incertaine que celle lors de l’adoption de l’Accord de
Paris.
Certains experts climatiques sont encore optimistes… jusqu’à un certain point.
“Je pense que l’architecture de base résiste à la destruction de Trump”, a
estimé John Podesta, président du Center for American Progress, un organisme de
centre gauche qui a coordonné la politique climatique sous les présidents Obama
et Biden.
Mais cette résistance pourrait s’affaiblir si les Etats-Unis restent en dehors
de l’accord, ce qui priverait le mouvement climat du leadership et du soutien
américains, a-t-il poursuivi. “Si tout cela disparaît, et pour longtemps, je ne
sais pas si la structure tiendra le coup”, a prévenu John Podesta.
D’autres diplomates du climat affirment que l’esprit de coopération de 2015
serait difficile à recréer aujourd’hui, raison pour laquelle il est essentiel
d’appliquer l’Accord de Paris.
“Si nous devions renégocier [l’Accord de] Paris aujourd’hui, nous n’obtiendrions
jamais l’accord que nous avions eu il y a dix ans”, a tranché Rachel Kyte,
représentante spéciale du Royaume-Uni pour les questions climatiques.
“Mais nous pouvons aussi regarder ces données extraordinaires, qui montrent que
la tendance est très claire”, a-t-elle plaidé, faisant référence à la croissance
des énergies propres. “Et la plupart de ceux qui cherchent à protéger leurs
investissements sont intéressés par cette tendance.”
LE PARADOXE DE PARIS
S’il y a bien une chose qui ne s’est pas affaiblie, c’est l’intérêt économique
pour les énergies propres. Les facteurs économiques derrière les investissements
que l’Accord de Paris a contribué à déclencher ont même dépassé ce que ses
auteurs avaient prévu.
Mais la volonté politique pour faire en sorte que les pays continuent à aller de
l’avant n’est pas toujours au rendez-vous, voire elle est parfois au point mort,
alors que les Etats-Unis — la plus grande économie du monde, la seule
superpuissance militaire et, historiquement, le plus grand émetteur de CO2 —
s’attaquent à ses fondements mêmes.
Les tentatives de Trump de saper l’accord — que résume le slogan de la
Maison-Blanche de 2017 : “Pittsburgh, pas Paris” — ont également eu un impact
sur les ambitions européennes, a jugé Laurence Tubiana, l’architecte du traité,
fin octobre devant la presse.
“Je n’ai jamais vu une telle agressivité contre la politique climatique
nationale partout dans le monde à cause des Etats-Unis”, a confié Laurence
Tubiana. “Nous sommes donc réellement confrontés à une bataille idéologique, une
bataille culturelle, où le climat fait partie de cet ensemble que le
gouvernement américain veut vaincre.”
La Maison-Blanche a fait savoir que Donald Trump se concentre sur l’exploitation
du pétrole américain et sur le dialogue avec les dirigeants étrangers sur les
questions énergétiques, plutôt que sur ce qu’elle appelle la “nouvelle arnaque
verte”. Les Etats-Unis n’enverront pas de représentants de haut niveau à la
COP30.
“La nouvelle arnaque verte aurait tué l’Amérique si le président Trump n’avait
pas été élu pour mettre en œuvre son programme énergétique de bon sens”, a
déclaré Taylor Rogers, un porte-parole. “Le président Trump ne mettra pas en
péril la sécurité économique et nationale de notre pays pour poursuivre de
vagues objectifs climatiques qui tuent d’autres pays.”
Donald Trump n’est pas le seul défi auquel l’Accord de Paris fait face.
Même sous Obama, les Etats-Unis ont insisté pour que les objectifs du traité en
matière d’émissions de CO2 ne soient pas contraignants, afin d’éviter un vote de
ratification par le Sénat qui aurait très probablement été contre.
Toutefois, contrairement aux précédents accords sur le climat auxquels les
Etats-Unis avaient refusé de se joindre, tous les pays — y compris et surtout la
Chine — doivent présenter un plan de réduction de leurs émissions. Le traité
laisse aux gouvernements le soin de tenir leurs propres engagements et de
pousser les retardataires à faire mieux. Un contexte politique exceptionnel a
contribué à faire avancer les négociations.
Barack Obama, qui misait une partie de son héritage politique sur la conclusion
d’un accord mondial sur le climat, avait passé l’année précédant l’Accord Paris
à négocier un traité distinct avec la Chine, dans lequel les deux pays, qui sont
les plus gros pollueurs de la planète, s’engageaient à réduire leurs émissions.
La France, en tant qu’hôte des négociations, était également déterminée à
parvenir à un accord mondial.
L’année suivante, plus de 160 pays ont présenté leurs plans initiaux de lutte
contre le réchauffement climatique au niveau national et ont commencé à
travailler à l’élaboration des règles qui allaient servir de fondement au
traité.
“L’Accord de Paris n’est pas une machine à produire de l’ambition. Il ne fait
que nous rappeler le niveau d’ambition dont nous avons convenu […] et suggère ce
qui est nécessaire pour revenir sur la trajectoire”, a décrit Kaveh Guilanpour,
vice-président chargé des stratégies internationales au Center for Climate and
Energy Solutions et négociateur pour le Royaume-Uni lors des négociations à
Paris. “Que les pays le fassent ou non, c’est essentiellement leur affaire.”
Catherine McKenna, ancienne ministre canadienne de l’Environnement qui a
notamment négocié le mécanisme de crédits carbone de l’Accord de Paris, a
qualifié le traité d’“incroyable exploit”, mais qu’il n’allait pas se mettre en
œuvre tout seul.
“Le problème, c’est que désormais c’est vraiment au bon vouloir des pays,
villes, régions, entreprises et institutions financières d’agir”, a-t-elle
pointé. “Ce n’est plus une histoire de traité ; maintenant, c’est : ‘faites le
travail.’”
QUAND LE VERT DEVIENT GRIS
Les signes de discorde ne sont pas difficiles à trouver dans le monde entier.
La Chine resserre son emprise sur la fabrication et l’exportation d’énergies
propres, garantissant l’accès à un plus grand nombre de pays à des énergies
renouvelables peu coûteuses, mais créant des tensions dans les régions qui
souhaitent également bénéficier des emplois et des revenus générés par la
fabrication de ces équipements et qui craignent de trop dépendre d’un seul pays.
Au Canada, le Premier ministre Mark Carney, ancien envoyé des Nations unies pour
le climat, a supprimé la taxe carbone pesant sur la consommation et prévoit
d’exploiter davantage de gaz naturel afin de renforcer les défenses économiques
face aux Etats-Unis.
L’Union européenne a passé les cinq dernières années à élaborer un vaste
ensemble de réglementations écologiques et de mesures sectorielles, et elle
estime être à peu près en bonne voie pour atteindre ces objectifs. Cependant,
bon nombre des 27 gouvernements — sous la pression d’une extrême droite en
progression, de prix élevés de l’énergie, des difficultés de certaines
industries et de la guerre de la Russie contre l’Ukraine — demandent aujourd’hui
à l’UE de réévaluer un certain nombre de ces politiques.
Toutefois, les points de vue au sein de l’Union divergent fortement, certains
préconisant de petites modifications, quand d’autres veulent revenir sur des
pans entiers de la législation.
“L’Europe doit rester un continent de cohérence”, a défendu Emmanuel Macron
après une réunion des dirigeants de l’UE en octobre. “Elle doit aller plus vite
sur la compétitivité, mais elle ne doit pas renoncer à ses objectifs
[climatiques].”
Le Premier ministre polonais Donald Tusk, en revanche, a déclaré après la même
réunion qu’il se sentait conforté par l’opposition historique de son pays à
l’agenda vert européen : “Dans la plupart des capitales européennes, on aborde
différemment aujourd’hui ces ambitions climatiques européennes exagérées.”
Au-delà de l’UE, la plupart des pays dans le monde n’ont pas encore soumis leurs
derniers plans de réduction des émissions de carbone aux Nations unies. Si les
plans annoncés par les gouvernements s’inscrivent pour la plupart dans le
prolongement des précédents, ils ne prévoient encore que des réductions modestes
par rapport à ce qui est nécessaire pour limiter à 1,5 degré le réchauffement de
la Terre depuis l’ère préindustrielle.
Selon les scientifiques, dépasser ce seuil entraînerait davantage de décès,
ainsi que des dommages physiques et économiques dont il serait de plus en plus
difficile de se remettre à chaque dixième de degré de réchauffement
supplémentaire.
Le dernier rapport de l’ONU, qui expose l’écart entre les nouvelles promesses
des pays et les objectifs de l’Accord de Paris, a montré que le monde est sur la
voie d’un réchauffement de 2,3 à 2,5 degrés, une différence marginale par
rapport aux plans soumis en 2020, et même presque nulle si l’on exclut
l’engagement des Etats-Unis. Les politiques mises en place à l’heure actuelle
laissent présager un réchauffement de 2,8 degrés.
“Nous devons réaliser une baisse sans précédent des émissions de gaz à effet de
serre dans un délai toujours plus court et dans un contexte géopolitique
difficile”, a résumé Inger Andersen, directrice exécutive du Programme des
Nations unies pour l’environnement.
Mais le faire a aussi du sens, a-t-elle ajouté. “C’est là que le marché montre
que ce type d’investissements intelligents, propres et verts crée en réalité des
emplois et des opportunités. C’est là que se trouve l’avenir.”
Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a déclaré dans un message
vidéo mardi que le dépassement de l’objectif de 1,5 degré fixé à Paris était
désormais inévitable dans les années à venir. Il a imploré les dirigeants de
déployer rapidement les énergies renouvelables et d’arrêter l’expansion du
pétrole, du gaz et du charbon pour s’assurer que ce dépassement soit de courte
durée.
“On est dans un sacré pétrin”, a lancé Bill Hare, un climatologue chevronné qui
a fondé l’institut Climate Analytics.
Les émissions de gaz à effet de serre n’ont pas diminué et on n’a pas pris plus
de mesures alors que les catastrophes climatiques se sont multipliées.
“Je pense que ce qui se profile est un test majeur pour l’Accord de Paris,
probablement le test le plus important. Cet accord peut-il aller de l’avant sous
le poids de tous ces défis ?” formule Bill Hare. “S’il n’y parvient pas, les
gouvernements s’interrogeront franchement sur ses avantages.”
Cela ne veut pas dire que tout est perdu.
En 2015, le monde se dirigeait vers un réchauffement d’environ 4 degrés, ce qui,
selon les chercheurs, aurait été dévastateur pour une grande partie de la
planète. Aujourd’hui, cette projection est inférieure d’environ un degré.
“Je pense que beaucoup d’entre nous à Paris étaient très dubitatifs à l’époque
quant à la possibilité de limiter le réchauffement à 1,5” degrés, confie Elliot
Diringer, un ancien responsable du climat qui dirigeait le programme
international du Center for Climate and Energy Solutions lors des négociations
de l’Accord de Paris.
“La question est de savoir si notre situation est meilleure grâce à l’Accord de
Paris”, a-t-il exposé. “Je pense que la réponse est oui. Avons-nous assez avancé
? Absolument pas.”
LES TECHNOLOGIES VERTES DÉFIENT LES ATTENTES
En outre, l’adoption de technologies énergétiques propres a progressé encore
plus rapidement que prévu, déclenchant ce qu’un expert du climat a appelé un
changement dans la politique climatique mondiale.
“Nous ne sommes plus dans un monde où seule la politique climatique joue un rôle
prépondérant et substantiel, mais de plus en plus l’économie climatique”, a
analysé Christiana Figueres, qui était la secrétaire exécutive de la
Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques en 2015.
“Oui, la politique est importante, mais elle ne l’est plus autant qu’il y a dix
ans.”
Le déploiement annuel de l’énergie solaire dans le monde est 15 fois supérieur à
ce que prévoyait l’Agence internationale de l’énergie en 2015, selon une analyse
récente de l’Energy and Climate Intelligence Unit, une association britannique.
Les énergies renouvelables représentent désormais plus de 90% des nouvelles
capacités électriques ajoutées chaque année dans le monde, selon BloombergNEF.
La Chine déploie un nombre record d’énergies renouvelables et en réduit les
coûts pour des pays, tels que le Brésil et le Pakistan, qui ont vu leurs
installations solaires monter en flèche.
Même aux Etats-Unis, où Donald Trump a abrogé de nombreuses baisses d’impôts et
autres mesures incitatives de Joe Biden, BloombergNEF prévoit que les
énergéticiens continueront à déployer des installations vertes, en grande partie
parce qu’il s’agit souvent du moyen le plus rapide de produire de l’électricité.
Les coûts des éoliennes et des batteries diminuent également. Les ventes de
véhicules électriques montent en flèche dans de nombreux pays, en grande partie
grâce à l’énorme quantité de véhicules bon marché produits par la société
chinoise BYD, le plus grand fabricant au monde.
Au niveau mondial, les investissements dans les énergies propres sont
aujourd’hui deux fois plus importants que ceux consacrés aux énergies fossiles,
selon l’Agence internationale de l’énergie.
“Aujourd’hui, on peut parler de déploiement de technologies énergétiques propres
en raison de leur compétitivité-coût et de leur capacité à réduire les coûts des
systèmes énergétiques”, a expliqué Robbie Orvis, directeur senior de la
modélisation et de l’analyse à l’institut de recherche Energy Innovation. “Pour
beaucoup d’entre elles, ce n’est même pas nécessaire de parler de climat, ce qui
n’était pas le cas il y a dix ans.”
Les tendances économiques de la dernière décennie sont frappantes, a souligné
Todd Stern, l’envoyé américain pour le climat qui a négocié l’Accord de Paris.
Ce traité “a été perçu dans le monde entier, par d’autres pays, dans les
conseils d’administration, comme la première fois en plus de vingt ans que les
chefs de gouvernement disaient enfin : ‘Oui, faisons-le’”, a-t-il mis en avant.
“Et ce n’est pas la seule raison pour laquelle il y a eu un énorme développement
technologique, mais cela n’a certainement pas fait de mal.”
Néanmoins, il existe des limites à la capacité des entreprises à mener seules la
transition vers l’énergie propre.
“Il faut une certaine forme d’intervention gouvernementale, qu’il s’agisse d’un
bâton ou d’une carotte, pour pousser l’économie vers une trajectoire bas
carbone”, a estimé Andrew Wilson, secrétaire général adjoint de la Chambre de
commerce internationale. “Si les gouvernements appuient sur le frein de l’action
climatique ou commencent sérieusement à mettre la pédale douce, cela a un effet
limitatif.”
Le Brésil, pays hôte de la COP30, souhaite démontrer que le multilatéralisme
fonctionne toujours, qu’il est utile pour la vie des gens et qu’il est capable
de répondre aux impacts climatiques auxquels les communautés du monde entier
sont confrontées.
Mais l’objectif des négociations de cette année pourrait être encore plus
simple, selon Kaveh Guilanpour, l’ancien négociateur pour le Royaume-Uni.
“Si nous sortons de la COP30 en démontrant que l’Accord de Paris est vivant et
fonctionne, a-t-il souligné, je pense que dans le contexte actuel, ce serait
déjà une information en soi.”
Nicolas Camut à Paris, Zi-Ann Lum à Ottawa, Karl Mathiesen à Londres et Zia
Weise à Bruxelles ont contribué à cet article, qui a d’abord été publié par
POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
PARIS — Rien de rien, il ne regrette rien. Invité au sommet POLITICO sur la
compétitivité, Bruno Retailleau a réitéré sa volonté de cesser les subventions
en faveur des énergies renouvelables. Le ministre de l’Intérieur démissionnaire
avait publié une tribune en ce sens cet été.
S’il indique que la France a “besoin d’énergies renouvelables”, il estime que
celles-ci “ont atteint un niveau de maturité économique” tel qu’il est temps de
réduire les subventions qui leur sont accordées.
“C’est un problème budgétaire”, tranche-t-il, estimant qu’il serait possible de
faire “des milliards d’économies” en mettant un terme aux subventions. Il s’est
par ailleurs inquiété des coûts des raccordements électriques induits par le
déploiement des renouvelables.
Il y a également un problème de surproduction selon lui, avec une consommation
électrique en berne depuis treize ans. “Cet été, on subventionnait un prix
négatif”, s’est plaint Bruno Retailleau, en référence aux nombreux épisodes
estivaux où l’offre d’électricité dépassait la demande, faisant chuter les prix.
“Je veux qu’on approche de façon cartésienne, rationnelle et économique ces
questions-là”, explique le ministre démissionnaire de l’Intérieur, qui indique
que la tribune n’était pas “le fruit d’un caprice”, mais la suite d’une longue
réflexion.
Il a rappelé avoir, en tant que président du département de la Vendée, accepté
le projet d’un parc éolien offshore entre l’Île d’Yeu et Noirmoutier. Mais il a
aussi fait un plaidoyer en faveur du nucléaire, permettant d’avoir
“l’électricité la plus décarbonée au monde”, et avec une filière à 95%
française.
“On a fermé Fessenheim pour ouvrir Saint-Avold”, a également regretté le
président des Républicains, en référence à la centrale nucléaire fermée en 2020
et à celle au charbon, fermée en 2022, mais réouverte en urgence quelques mois
plus tard à la suite de la crise énergétique découlant de la guerre en Ukraine.