La chute du couple Instagram le plus influent de la scène politique italienne, à
la suite d’un scandale de fraude sur des ventes de pandoro (un gâteau de Noël),
émeut la Botte. Une histoire dans laquelle la présidente du Conseil des
ministres Giorgia Meloni et son vice-président Matteo Salvini font partie des
figurants.
Chiara Ferragni, auparavant visage de la mode italienne sur les réseaux sociaux
et coqueluche de la gauche, risque une peine de prison cette semaine dans
l’affaire dite du “Pandoro gate”. Elle est accusée d’avoir trompé les
consommateurs en 2023 en encourageant la vente, à des prix bien plus élevés que
sur le marché, de ces brioches en forme d’étoile saupoudrées de sucre, et dont
les bénéfices étaient censés soutenir les enfants malades.
Son procès a débuté fin novembre à Milan et le verdict est attendu pour le 14
janvier. Les procureurs ont requis une peine de vingt mois de prison. Chiara
Ferragni nie catégoriquement tout acte répréhensible. “Tout ce que nous avons
fait, nous l’avons fait de bonne foi, aucun d’entre nous n’en a profité”,
a-t-elle affirmé au tribunal le 25 novembre.
Son ex-mari, le rappeur devenu activiste Federico Lucia, connu sous le nom de
Fedez, n’a pas été inculpé dans cette affaire. Mais la pression médiatique a eu
raison de leur mariage et Federico Luciail a opéré un virage à droite sur le
plan politique qui n’est pas passé inaperçu.
Avant même le début du procès, l’affaire était politique. Le couple glamour
était célèbre pour son engagement dans des causes progressistes, s’opposant au
courant catholique plus traditionaliste. Ils se sont attaqués aux
discriminations, ont fait campagne pour les droits des personnes LGBTQ+ et ont
collecté des fonds pour les unités de soins intensifs lors de la pandémie de
Covid.
Dès que le scandale a éclaté, Giorgia Meloni s’est empressée de qualifier Chiara
Ferragni de mauvais exemple.
“Les vrais modèles […] ne sont pas les influenceurs qui gagnent beaucoup
d’argent en vantant les mérites de panettoni coûteux prétendument destinés à des
œuvres de charité”, a-t-elle déclaré lors du rassemblement de l’extrême droite
italienne, Atreju, en 2023.
Chiara Ferragni et son mari Federico Leonardo Lucia, lors de la 76e Mostra de
Venise, le 4 septembre 2019 au Lido de Venise. | Alberto Pizzoli/AFP via Getty
Images
Quelques mois plus tard, en 2024, Meloni a présenté un projet de loi — désormais
appelé loi Ferragni — visant directement les influenceurs soupçonnés de tromper
leurs fans avec des promotions marketing clinquantes. La proposition de loi
n’est pas la base juridique sur laquelle s’appuient les poursuites engagées
contre Chiara Ferragni — qui relèvent des lois existantes sur la protection des
consommateurs et la fraude —, mais elle a été largement interprétée comme une
réponse politique au scandale qui porte son nom.
En revanche, Matteo Salvini, le leader du parti de la Ligue, a pris la défense
de Chiara Ferragni, se disant “choqué” par la “méchanceté et la rancœur”
dirigées contre l’influenceuse et sa famille.
Il faut dire qu’un lien semble s’être tissé entre Fedez et Salvini à la suite du
Pandoro gate.
Autrefois provocateur progressiste et critique virulent de l’extrême droite
italienne, Fedez est apparu plus récemment aux côtés de personnalités de droite,
a invité Roberto Vannacci — qui fait partie de l’aile dure de la Ligue — à
participer à son podcast, et a assisté au congrès des jeunes du parti
conservateur Forza Italia. Dans ses mémoires, il a même fait l’éloge de Matteo
Salvini, qui a été l’une des rares personnalités publiques à prendre de ses
nouvelles régulièrement pendant la période difficile qui a suivi son divorce.
“Il est le seul à m’avoir témoigné une véritable empathie. Et ce, malgré le fait
que nous avions des idées très différentes et que nous avons dit toutes sortes
de choses l’un sur l’autre dans le passé”, a-t-il écrit.
POLITICO a contacté la société de l’influence, Chiara Ferragni Brand, ses
avocats, ainsi que l’agence de relations publiques de Fedez, mais nos demandes
de commentaires sont restées sans réponse.
UN EMPIRE DE L’INFLUENCE
Avant l’affaire, Chiara Ferragni, 38 ans, et Fedez, 36 ans, ont passé une
décennie à bâtir quelque chose d’unique dans la vie publique italienne : un
empire qui mélangeait la mode, l’entrepreneuriat, l’activisme et le
divertissement en une seule machine d’influence très lucrative.
Chiara Ferragni, ancienne étudiante en droit, a lancé le blog The Blonde Salad
avec son partenaire de l’époque en 2009. En 2016, il s’est transformé en
magazine lifestyle et en plateforme d’e-commerce, vendant des talons aiguilles,
des bagages et des sweatshirts conçus par elle, avec son célèbre logo de l’œil
aux longs cils brodé sur la poitrine.
Les maisons de luxe l’ont remarquée. Elle est passée de la blogosphère aux
premiers rangs des fashion weeks, a conclu des partenariats lucratifs et est
devenue l’objet d’une étude publiée par la Harvard Business School.
Le parcours de Fedez est différent. C’était maître dans l’art “d’intercepter les
changements culturels en Italie”, retrace Francesco Oggiano, journaliste et
expert en communication numérique et politique.
Déjà connue en tant que rappeur au début des années 2010, Fedez s’est réinventé
en trublion politique. Il a défié Giorgia Meloni en public, a écrit la chanson
officielle des populistes du Mouvement 5 étoiles en 2014 et profité de ses
apparitions télévisées au concours de chansons de Sanremo pour critiquer les
responsables politiques de droite. Il donnait de la voix, se montrait combatif
et n’hésitait pas à mêler sa célébrité à l’activisme.
Le pandoro est un gâteau de Noël italien moelleux et beurré, en forme d’étoile à
huit branches et saupoudré généreusement de sucre. | Fabio Sepe/Universal Images
Group via Getty Images
Lorsque Chiara Ferragni et Fedez se sont rencontrés en 2016, leur relation est
rapidement devenue une marque partagée. Leur mariage en 2018 a été un événement
médiatique saturé de sponsors. Leur vie de famille s’est déroulée comme une
émission de téléréalité méticuleusement élaborée et très clinquante, suivie par
des millions de personnes.
Et cela a fonctionné. “L’Italie a toujours été orpheline de couples royaux”,
interprète Francesco Oggiano. Le pays “s’est bercé de l’illusion que [Chiara
Ferragni et Fedez] étaient le couple parfait” et a contribué à construire leur
mythe en suivant leurs moindres faits et gestes.
Ils ont pesé de tout leur poids sur la proposition de loi Zan, un texte visant à
protéger les personnes contre la violence et les discriminations fondées sur le
sexe, l’orientation sexuelle, l’identité de genre et le handicap, qui n’a jamais
vu le jour. Ils ont également utilisé leur plateforme pour amplifier l’affaire
Malika, en soutien à une jeune femme chassée de chez elle par sa famille parce
qu’elle aimait une autre femme. Et ont collecté des millions pour les unités de
soins intensifs pendant la pandémie de Covid.
Le duo est devenu une sorte de projet de soft power, offrant une voix à l’Italie
des millennials opposée aux cadres nationalistes et catholiques traditionnels.
Ils n’étaient pas des politiciens, mais leur influence rivalisait avec celle des
responsables politiques aux prises avec un paysage médiatique en pleine
mutation.
LES DESSOUS DU “GATE”
Du fait des opinions et de l’activisme politique du couple, le Pandoro gate a
provoqué une chute spectaculaire.
Fin 2023, Chiara Ferragni s’est associé au confiseur Balocco pour commercialiser
un pandoro en édition limitée dans une boîte rose afin de soutenir l’hôpital
pour enfants Regina Margherita de Turin. Le message était simple : achetez un
pandoro pour soutenir la recherche contre le cancer.
Mais l’aide n’était pas liée aux ventes. Comme l’a révélé la journaliste
Selvaggia Lucarelli, Balocco avait déjà fait don d’un montant fixe de 50 000
euros plusieurs mois auparavant, tandis que Chiara Ferragni recevait une
commission commerciale pour la campagne. Au départ, même l’hôpital n’a pas
compris le fonctionnement de l’offre.
L’autorité italienne de la concurrence (AGCM) a par la suite confirmé ces
informations, concluant que l’emballage, les communiqués de presse et les
messages sur les réseaux sociaux donnaient l’impression trompeuse que les
consommateurs soutenaient directement l’initiative caritative. En réalité,
aucune part des ventes n’a été reversée, alors que les sociétés de Chiara
Ferragni ont gagné plus de 1 million d’euros grâce à la campagne.
Les gendarmes de la concurrence ont infligé à Chiara Ferragni et Balocco une
amende de plus de 1,4 million d’euros pour pratiques commerciales trompeuses, et
ont pointé que des sociétés liées à l’influenceuse avaient profité du schéma.
Les associations de consommateurs ont demandé aux procureurs d’enquêter sur les
fraudes potentielles et d’envisager de geler les comptes des entreprises de
Chiara Ferragni.
En 2025, l’affaire s’est déplacé sur le terrain pénal. Les procureurs de Milan
ont intégré les conclusions de l’AGCM dans leur dossier, accusant Chiara
Ferragni de fraude aggravée pour avoir prétendument suscité de fausses attentes
chez les acheteurs.
Pour ses ennemis politiques, le Pandoro gate est un cas où un acte de
philanthropie a été traité comme un accessoire de marketing. Le procureur
général a déclaré, dans le décret qui a décidé que le procès se tiendrait à
Milan, que l’influenceuse “utilisait” la charité “pour renforcer son image”.
L’ATTENTION OU LA RÉPUTATION
Le scandale n’a pas seulement porté atteinte à la marque commerciale du couple.
Il a également terni l’image progressiste qu’ils se faisaient d’eux-mêmes.
“Fedez a toujours été meilleur pour contrôler le récit”, estime Francesco
Oggiano, ce qui explique peut-être pourquoi il a réussi à rester visible dans le
paysage médiatique italien.
Après le divorce, Fedez a repris le contrôle du récit public en écrivant une
autobiographie. Il y décrit comment, déjà en difficulté après une opération du
cancer, il est passé par des hospitalisations, des crises de panique, un
traitement lourd et des périodes de comportement imprévisible, trouvant des
soutiens improbables, notamment auprès de Matteo Salvini.
Puis, s’en est suivi un repositionnement public. Fedez a lancé un nouveau
podcast, dans lequel il reçoit souvent certaines des personnalités de droite les
plus virulentes d’Italie, qu’il s’agisse de responsables politiques ou d’autres
artistes et influenceurs. Il appelle cela le “dialogue” ; ses détracteurs
parlent d’un virage politique. Son public a également changé : plus masculin,
plus sceptique et de plus en plus attiré par une ambiance à la Joe Rogan —
animateur américain de podcast, soutien de Donald Trump lors de la
présidentielle de 2024 — qui attache plus d’importance aux discussions sans
filtre qu’à la clarté idéologique.
Chiara Ferragni a préféré le silence. Les problèmes juridiques, l’effondrement
de sa réputation et le retrait des marques partenaires la poussent aujourd’hui à
se retirer de la scène publique.
Leur chute fait disparaître l’un des rares contrepoids avec une forte visibilité
à l’actuel gouvernement nationaliste qui maîtrise désormais la communication
numérique.
Que reste-t-il de leur héritage ? Au niveau national, lorsqu’il s’agit de
campagnes de marketing, “les marques sont certainement plus prudentes”, constate
Francesco Oggiano.
Chiara Ferragni doit désormais affronter une bataille juridique et la pente est
raide pour retrouver la confiance du public. Fedez, lui, a troqué l’activisme
contre des contenus de divertissement et d’opinion dans son podcast. Leur marque
commune, faite d’optimisme entrepreneurial et de plaidoyer progressiste, s’est
évaporée.
Elle a payé un plus lourd tribut que Fedez, mais les deux carrières ont toujours
été construites sur un compromis.
Comme le dit Francesco Oggiano : “Il faut choisir entre l’attention et la
réputation. Certains choisissent la réputation avant tout, et dès qu’il y a le
moindre scandale, tout s’écroule.”
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
Tag - Influenceurs
PARIS — “Aucune torture, même rémunérée, ne doit être encouragée.” Ces mots sont
ceux de Tibo Inshape, un des rares influenceurs à s’exprimer sur le sujet. Le
youtubeur le plus suivi de France a pris la parole sur X le 19 août, au
lendemain du décès tragique du streameur Raphaël Graven.
Connu sous le pseudonyme de Jean Pormanove, l’homme de 45 ans est mort en direct
sur la plateforme Kick, après avoir subi des mois durant des violences infligées
par deux autres streameurs, encouragés par des dons de leurs nombreux
spectateurs. Le parquet de Nice enquête sur les circonstances de cette mort,
quand le parquet de Paris a annoncé se pencher sur les pratiques de la
plateforme.
Désormais au centre de l’attention politico-médiatique, Kick fera l’objet d’un
sort particulier du député Arthur Delaporte (PS) et de l’ex-député Stéphane
Vojetta (EPR), dans le cadre de leur mission sur la régulation du secteur, a
annoncé mardi Clara Chappaz. Leur mission voit son périmètre élargi à la
monétisation des contenus violents ; les conclusions sont annoncées pour la fin
de l’année.
La ministre déléguée au Numérique a également assuré à POLITICO que “l’ensemble
des parties prenantes aux enjeux de cette mission seront sollicités, dont
l’Union des métiers de l’influence (Umicc)”, qui fédère les créateurs de
contenu.
Ceux-ci sont en effet partie prenante du problème, selon une partie des
internautes et les pouvoirs publics. La prise de conscience sur les dérives de
certaines tendances, imaginées avant tout pour ameuter des spectateurs, arrive
trop tard. Les agissements du Lokal, le collectif de streameurs dont faisait
partie Jean Pormanove, avaient été notamment documentés par Mediapart en
décembre dernier, sans guère susciter de réaction.
LE BUSINESS DU CHALLENGE EXTRÊME
Le silence d’une majorité des influenceurs peut s’expliquer par le
fonctionnement d’une partie de l’écosystème et l’aspect lucratif des
“challenges”. Soit des vidéos où le vidéaste réalise des défis, parfois
dangereux, pour capter l’attention d’un public sans cesse plus avide d’images
chocs.
Ceux qui se sont aventurés à condamner ces pratiques, et notamment les violences
subies par Raphaël Graven, ont reçu en retour des messages haineux. C’est le cas
de la streameuse Avamind sur X, après s’être prononcée en faveur de
l’interdiction de la chaîne du Lokal. Preuve, selon plusieurs observateurs,
d’une habitude du public à l’égard de ces contenus et d’une réticence des
influenceurs à condamner unanimement ces pratiques, de crainte de s’attirer les
foudres de leurs abonnés.
“Les challenges extrêmes sur les réseaux sociaux existent depuis un moment”,
rappelle également Stéphanie Laporte. La fondatrice de l’agence Otta et
spécialiste du secteur de l’influence prend pour exemple des figures populaires,
comme celles du youtubeur Inoxtag, qui a pour habitude de faire dans le contenu
sensationnel.
Le vidéaste de 23 ans a gravi il y a un an l’Everest avant de se lancer, il y a
quelques mois, dans la traversée de l’Atlantique en une dizaine de jours. Il a
commencé plus jeune par des “pranks” (canulars) destinés à se faire peur avec
son collègue Michou et à filmer leurs réactions parfois violentes.
S’il s’agit ici d’un contenu encadré, que le youtubeur a les moyens de financer,
d’autres plus précaires, comme le Lokal, vont plus loin dans les défis dangereux
afin de capter une audience en quête d’interdit.
“Pour les youtubeurs connus, il est donc difficile de venir faire la morale aux
plus petits influenceurs”, constate Stéphanie Laporte.
“La société et les influenceurs doivent poser eux-mêmes des limites à ce qui est
proposé sur le web”, renchérit Hervé Godechot, journaliste et ex-membre du
collège de l’Arcom, le régulateur du secteur.
RENFORCER LE CADRE ÉTHIQUE
De son côté, l’Umicc, qui rassemble une partie des créateurs de contenu et des
agences, donne pour preuve de sa bonne foi les chartes éthiques non
contraignantes qu’elle a élaborées pour sensibiliser ses adhérents. Mais renvoie
la balle aux plateformes pour limiter les contenus les plus extrêmes.
“Tout l’écosystème à un rôle à jouer et nous agissons sur la responsabilisation
des professionnels, mais les plateformes ont, elles aussi, une responsabilité
majeure dans la prévention des dérives”, a réagi par écrit un porte-parole de
l’Umicc questionné par POLITICO.
Le syndicat pousse pour que le gouvernement oblige les plateformes à modérer en
temps réel des contenus en direct et à un retrait plus rapide des publications
signalées par les associations. Ces pistes devraient être étudiées dans le cadre
de la mission parlementaire lancée par Clara Chappaz.
PARIS — C’est un compteur qui ne cesse de grossir : 1,7 million de personnes ont
signé la pétition contre la loi Duplomb, déposée le 10 juillet sur le site de
l’Assemblée nationale par Eléonore Pattery, une étudiante de 23 ans.
Définitivement adoptée par le Parlement le 8 juillet, la loi Duplomb cristallise
les débats depuis plusieurs semaines. En cause : la réintroduction de
l’acétamipride, un pesticide reconnu toxique pour l’environnement et banni en
France depuis 2018. Une “aberration scientifique” selon l’autrice de la
pétition, élève en master qualité, sécurité, environnement et responsabilité
sociétale.
L’initiative spontanée de la jeune étudiante n’a pas décollé comme par magie. Le
premier à allumer la mèche s’appelle Thomas Wagner, à la tête du média
écologiste Bon Pote. Le 10 juillet, il mène le combat contre la loi sur les
réseaux, et s’en prend sur Instagram à Gabriel Attal. Il accuse le chef des
députés macronistes de véhiculer des “arguments scientifiquement faux” sur ce
texte qui vise à lever les contraintes sur les agriculteurs.
Mais son commentaire est masqué quelques heures plus tard par l’ex-Premier
ministre, narre-t-il à POLITICO.
Il n’en fallait pas plus à Thomas Wagner pour passer à l’offensive : sur ses
comptes LinkedIn et Instagram, il décide de relayer la pétition le 17 juillet,
qu’il repère grâce aux lecteurs de Bon Pote. Il l’accompagne d’un message
dénonçant l’absence de débat dans l’hémicycle au moment du vote du texte par les
députés.
L’argument fait mouche : sa publication cumule rapidement des dizaines de
milliers de visionnages. Pour le fondateur du média partisan, le fait que soit
une personne non encartée et non militante derrière cette initiative fait toute
la différence : “Cela évite que la pétition soit étiquetée politiquement.”
Son hébergement sur le site de l’Assemblée nationale — qui requiert une
identification de l’auteur via France Connect — a aussi pu convaincre les plus
méfiants que la démarche n’est pas liée à “l’intervention d’un lobby
quelconque”, analyse Victor Boury, le cofondateur de la société Backbone,
spécialisée dans l’analyse de l’expression de l’opinion en ligne.
Une aubaine pour les militants écologistes, les ONG — comme Greenpeace — et les
gros créateurs de contenus comme Hugo Clément et Camille Etienne qui, toute
l’année, “préparent le terrain numérique à ce type de mobilisation et peuvent
rapidement rebondir”, analyse Victor Boury.
GROSSES ET PETITES TÊTES D’AFFICHE
Soufflant sur les braises, Thomas Wagner entretient ensuite le feu en
encourageant de nombreux influenceurs lifestyle à relayer la pétition. Un moyen
essentiel, selon lui, de dépasser les cercles d’internautes déjà convaincus par
les thèmes écologistes.
Pour y parvenir, le militant incite sa communauté à interpeller dans l’espace
commentaire de leurs publications Instagram les personnalités qui n’ont pas
encore pris position sur la pétition. A l’instar de Squeezie, Tibo Inshape ou
Léna Situations.
“Notre objectif, c’est de les mettre au courant pour qu’ils ne puissent pas dire
qu’ils n’avaient pas vu et, en privé, on prend le temps d’échanger avec eux plus
en détail”, précise le fondateur de Bon Pote. Une stratégie gagnante : les
influenceurs EnjoyPhoenix ou Jujufitcats, l’acteur Pierre Niney ou encore la
mannequin Charlotte Lemay ont répondu présents.
Un succès aussi dû au fait que d’autres collectifs ont préparé le terrain en
effectuant, en parallèle, une sensibilisation sur le long terme aux questions
environnementales. L’organisation On est là organise, par exemple, des stages à
destination des influenceurs. Le dernier a d’ailleurs eu lieu du 1er au 3
juillet, juste avant le vote de la loi Duplomb.
Sans surprise, la réforme a été “largement évoquée au cours de cette formation”,
rapporte Amélie Deloche, créatrice de contenu et cofondatrice du compte Paye ton
influence, présente lors de ce stage avec une dizaine d’autres tiktokeurs et
micro-influenceurs. “C’est la première fois que des créateurs de contenu parlent
aussi massivement d’un tel sujet et, plus ils sont nombreux, plus ça va devenir
compliqué pour les députés d’assumer le vote d’une telle loi”, estime Deloche.
BOUCHE-À-OREILLE ET SANTÉ PUBLIQUE
Si la recette fonctionne, c’est aussi grâce à de nouveaux ingrédients : les
comptes militants ont pris le parti de publier à chaque nouveau record de
signatures franchi, créant un effet de mode. Et ces paliers sont largement
communiqués par les médias mainstream, tout aussi curieux du phénomène.
“C’est une viralité nourrie par l’ego citoyen”, explique Victor Boury, de
Backbone consulting, qui souligne qu’il ne faut pas non plus sous-estimer
l’effet du “bouche-à-oreille hors ligne”.
Sa société a ainsi évalué à plus d’un million l’engagement autour de la pétition
– c’est-àdire le fait de la relayer – rien que sur Instagram. Elle fait
également état de plus de 70 000 interactions sur le sujet sur X, et autour de
13 000 sur le réseau Bluesky.
La pétition cristallise aussi, au-delà de l’écologie, les inquiétudes sur
l’enjeu de santé publique que pose la politique agricole du pays. De nombreux
témoignages ont ainsi été relayés par le collectif Cancer Colère, incarné par la
militante Fleur Breteau, figure ouvertement opposée à la loi.
“C’est à la fois enthousiasmant et étonnant qu’une pétition orientée sur la
santé environnementale batte un nouveau record”, analyse Justine Ripoll,
responsable des campagnes de Notre affaires à tous. Son association avait lancé,
avec d’autres ONG, “L’Affaire du siècle” en 2018 pour poursuivre l’Etat en
justice pour inaction climatique.
A l’époque, la pétition, déposée sur le site du même nom, avait été la plus
signée en France avec 1 million de paraphes récoltés en une semaine, et 2,3
millions au bout d’un mois.
Alexandre Léchenet et Judith Chetrit ont contribué à cet article.
PARIS — Les candidats à la présidentielle de 2027 passeront-ils sur le canapé
blanc (et moelleux) de son studio ? Murs rose bonbon, table basse en lamé or,
sièges léopard : l’espace de tournage de l’influenceur Samuel, dit Sam Zirah,
n’a pas grand-chose à voir avec ceux des palais de la République et des studios
télé de la TNT (quoique).
Et pourtant, depuis qu’il a ouvert les portes de son émission phare, Chez Zirah,
aux hommes et aux femmes politiques, il y a un peu plus d’un an, une dizaine
d’entre eux se sont déjà prêtés à l’exercice. Parmi eux : la présidente de
l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet (EPR), rien que ça. Mais aussi le député
socialiste Arthur Delaporte, l’eurodéputée Insoumise Rima Hassan ou encore le
député RN Julien Odoul.
Le youtubeur aux 2 millions d’abonnés, qui ne questionnait que des vedettes de
la téléréalité jusque-là, se félicite de ce virage : chacune de ses interviews
diffusées sur YouTube et mêlant intime et sujets de société cumule plusieurs
centaines de milliers de vues. Elles sont en outre regardées en moyenne quarante
minutes sur une heure.
Recevant POLITICO dans son antre, le 27 juin dernier, le trentenaire nous a
confié travailler sur de nouveaux formats pour couvrir la présidentielle, avec
sa société 2ZS Productions, créée en 2017. “Nous réfléchissons à un format
d’interview spécifique des candidats avec une phase de discussion sur le
programme”, révèle celui qui envisage par ailleurs de lancer un talk-show avec
des élus et des journalistes, pour parler de sujets de société.
L’influenceur ambitionne aussi d’adapter Chez Zirah pour une chaîne
d’information en continu ou encore, pourquoi pas, d’intervenir en tant que
chroniqueur en plateau “pour débrief une campagne”.
A 38 ans, il achève sa saison d’émissions web par une tournée médiatique (Le
Figaro, Le Point, Le Monde…) où il se targue de traiter les politiques dans ses
interviews tels “des stars de téléréalité comme les autres”. De fait, il les
tutoie, notamment.
Sa façon à lui de rendre accessible un écosystème qui lui a longtemps paru
éloigné de son univers. “Yaël Braun Pivet était surprise, par exemple, que je
l’interviewe en chaussettes dans mon fauteuil, mais c’est ma marque de
fabrique”, décrit-il.
Une approche que Sam Zirah assume, n’en déplaise à ceux qui le “snobent”, comme
il le dit. Aux yeux de celui qui se décrit comme un enfant de Loft Story, la vie
politique n’est pas très éloignée des émissions qu’il affectionne. “Les codes
sont similaires entre ces deux univers, il suffit de voir comment les élus
s’apostrophent sur les plateaux télé et se créent des personnages. Dati est une
punchlineuse, Gérard Larcher une figure chaleureuse…”
Le Montpelliérain, issu d’une famille où l’on parlait peu politique, revendique
d’être une porte d’entrée vers cet univers sans être trop incisif : “J’essaie de
comprendre les discours des politiques, de me mettre à leur place et de ne
jamais exprimer ma propre opinion dans ces interviews.”
“OUI, J’AI QUELQU’UN DANS MA VIE”
Une recette qu’il avait déjà appliquée aux vedettes de la téléréalité en les
interviewant avec bienveillance, “sans jugement”, dans ses mots : avec lui, pas
de questions trop piégeuses, quelle que soit l’étiquette partisane, “les
thématiques abordées dépendent de leurs actualités du moment et du feeling que
j’ai avec eux au fil de l’interview”, ajoute l’influenceur.
“Sam Zirah est sincère dans sa démarche de rendre accessible la politique avec
ses codes pour attirer un public parfois éloigné de ces questions”, analyse,
auprès de POLITICO, Jean Massiet, l’animateur de l’émission politique Backseat
sur Twitch et qui a, lui aussi, été interviewé par l’influenceur.
De fait, Chez Zirah n’est pas loin d’être devenu un passage incontournable pour
les députés qui veulent s’adresser aux jeunes de 24 à 34 ans — l’âge moyen de
ses abonnés.
“Il me semblait que c’était une façon de rendre la gauche plus accessible et
j’ai été agréablement surpris par le temps qui nous est accordé”, raconte à
POLITICO le député LFI Raphaël Arnault, qui s’est prêté au jeu, après une longue
hésitation.
Ce ton plus accommodant que dans la plupart des médias traditionnels incite les
invités politiques à s’aventurer sur le terrain de l’intime et de l’émotion
lorsqu’ils échangent avec Zirah. “Oui, j’ai quelqu’un dans ma vie”, a ainsi
confié le député Insoumis Sébastien Delogu, dans le studio de Sam Zirah, tout
comme sa collègue eurodéputée Manon Aubry s’est laissée aller à quelques
confidences sur sa vie de couple. Julien Odoul est, lui, revenu sur la diffusion
d’une vidéo intime lors de l’une de ses campagnes en 2021.
APRÈS L’ÉMISSION, LES RÉACTIONS
Rien d’étonnant, donc, à ce que ses détracteurs accusent l’influenceur d’abîmer
la fonction d’élu en brouillant un peu plus les lignes entre influenceurs et
politiques. Notamment lorsqu’il s’attarde sur des questions en lien avec leur
vie privée.
“Il ne faut pas se limiter qu’à ce type de question bien sûr, mais elles peuvent
montrer dans quel monde les politiques évoluent et leur classe sociale
d’origine”, nuance Raphaël Arnault.
Il faut dire que la multiplication de ce genre d’émission n’aide pas à faire
taire la critique. L’ex-papesse des influenceurs, Magali Berdah, propose elle
aussi, depuis septembre, des vidéos où elle suit un acteur politique pendant une
journée pour apprendre à “découvrir l’humain derrière l’élu”. A la télévision,
la présentatrice Karine Le Marchand avait initié le mouvement avec l’émission
Une ambition intime, lancée dès 2016 (et dont le dernier épisode a connu un
score décevant pour M6).
“On est dans l’ère de la transparence, où l’on veut connaître les personnes
derrière les idées, c’est une réalité, et ce type de format peut démocratiser la
politique”, assure Julien Odoul, qui apprécie que ce format permette de “prendre
le temps”, sans avoir à “formuler des réponses en trente secondes”.
Il y a un an, c’est justement la tempête médiatique autour de l’Insoumise Rima
Hassan qui le pousse à prendre ce virage en pleine campagne des européennes.
Pour découvrir “la femme derrière la candidate”, Sam Zirah décide alors de
l’inviter dans son émission. Les extraits où elle évoque son enfance en tant que
réfugiée, son lien avec la Palestine et les polémiques qu’elle suscite
deviennent viraux et lui valent, pour certains, des menaces d’internautes, mais
aussi les foudres d’une partie de sa famille éloignée.
C’est là que l’influenceur a pris conscience, selon son récit, du poids de
certains sujets de société, mais aussi de la curiosité qu’ils suscitent. “Mon
père s’est même mis à regarder ma chaîne depuis que j’interviewe des
politiques”, prend-il pour exemple.
Au travers de ces entretiens politiques, le créateur de contenu raconte avoir
aiguisé ses connaissances sur les institutions de la République et pris
conscience de l’importance du rôle des parlementaires.
Invité récemment par le député Arthur Delaporte à couvrir les auditions de la
commission d’enquête sur TikTok, l’influenceur décrit l’Assemblée comme un lieu
inoubliable : “Quand on y est, on comprend que c’est le lieu qui structure la
société.”