PARIS — “On fait partie du paysage politique actuel. On fait partie du paysage
médiatique actuel. Donc composer sans nous, c’est encore s’exclure d’une partie
de la population.” Dans sa dernière vidéo, la créatrice de contenu Farah RK
débriefe avec ses abonnés la conférence de presse de La France insoumise,
organisée lundi avec une poignée de “nouveaux médias numériques”. Et savoure le
moment.
Il faut dire qu’après des années de dénigrement, les créateurs de contenu
spécialisés dans la politique sont entrés pour la première fois par la grande
porte. A ses côtés, figuraient la tiktokeuse Anna Baldy (Grande Bavardeuse) ou
encore le militant antifasciste Ilan Gabet, mais aussi quelques médias en ligne
comme Reporterre, le HuffPost, Blast et Médiapart. Le reste de la presse dite
traditionnelle n’a pas été conviée et les demandes d’accréditation de l’AFP,
Libération et Le Monde sont restées sans réponse.
Pour mettre en place ce format, Jean-Luc Mélenchon s’est en partie appuyé sur la
députée Alma Dufour et l’influenceuse Adelaïde Zoulika, afin d’identifier et
inviter des créateurs “d’horizons socialement différents et qui proposent
d’autres analyses” que les médias dits traditionnels, décrit la députée à
POLITICO.
“C’est un format en construction et qui a vocation à évoluer”, fait valoir à
POLITICO son collègue Louis Boyard.
De fait, ce nouveau rendez-vous, diffusé en direct sur les réseaux sociaux de La
France insoumise, aura un rythme mensuel. Et il existera “tout au long de la
présidentielle”, projette Louis Boyard.
Le lancement de ce rendez-vous survient dix jours après la déferlante médiatique
qui s’est abattue sur LFI à la suite de la mort du militant nationaliste Quentin
Deranque — deux collaborateurs parlementaires du député Raphaël Arnault sont mis
en cause. Un traitement médiatique que le parti a vigoureusement dénoncé.
JOURNALISTES CONTRE INFLUENCEURS
Louis Boyard décrit ce format comme un espace spécifique pour donner la parole à
de nouveaux relais de l’info : “Notre objectif n’est pas de restreindre la
liberté de la presse, mais de l’ouvrir.” Et le député de regretter “la réaction
de l’espace médiatique [traditionnel, NDLR]”, qui a “peur d’être remplacé”.
Le choix de s’adresser à des influenceurs triés sur le volet n’est pas sans
rappeler la stratégie adoptée par Donald Trump dans les derniers mois de sa
campagne présidentielle. Le candidat républicain avait réservé alors sa parole
aux seuls influenceurs d’extrême droite — ceux-là même sont toujours conviés à
la Maison-Blanche, quand les journalistes doivent batailler pour être invités.
LFI conteste le parallèle. “Si des partis font le choix de ne s’adresser qu’à
une seule catégorie d’influenceurs, d’extrême droite par exemple, alors les gens
verront qu’ils limitent leurs prises de parole. Ce ne sera pas notre cas”,
insiste Louis Boyard. Selon lui, des influenceurs de droite seront conviés aux
prochains rendez-vous, ceux ouvertement d’extrême droite resteront exclus.
“Je pars du principe qu’il n’y a pas d’étiquette politique dans mon travail et
si demain Bruno Retailleau fait le même format, j’y serai”, réagit
l’influenceuse Farah RK auprès de POLITICO.
Loin d’être convaincu, le Syndicat national des journalistes craint des dérives
et la multiplication de ce genre de pratiques. “Ce qui est moins légitime, et
plus inquiétant, c’est d’essayer de placer chaque journaliste dans un camp :
celui des bons, ou celui des mauvais. Et de réserver certaines conférences de
presse aux premiers”, écrit-il dans un communiqué. Il pointe aussi le manque de
nuance de Jean-Luc Mélenchon dans les critiques formulées à l’encontre des
journalistes.
Un positionnement que regrette Farah RK, qui a travaillé plusieurs années en
radio. “On arrive à une époque où le paysage médiatique ne peut plus faire sans
nous. Logiquement, on fait du travail complémentaire en donnant de la visibilité
au travail des médias traditionnels via nos réseaux sociaux”, théorise-t-elle.
“Il y a une forme de solidarité des jeunes journalistes avec les créateurs,
mais la génération du dessus semble nous craindre”, poursuit-elle.
UN STATUT À CONSTRUIRE
Les créateurs de contenu — en quête de légitimité — voient donc une opportunité
pour gagner en visibilité… et en reconnaissance.
“Dans les nouveaux médias, nous sommes très nombreux à ne pas avoir de carte de
presse, à ne pas avoir d’argent. Que comptez-vous faire ?”, a questionné
l’influenceuse Anna Baldy, lors de la conférence de presse. En réponse, Jean-Luc
Mélenchon a évoqué l’idée d’ouvrir les aides à la presse aux créateurs de
contenu d’information, tout en insistant sur la nécessité de fixer un cadre.
Une piste déjà explorée dans le rapport issu des Etats généraux de l’information
(EGI), qui se penchait sur le statut des influenceurs-journalistes et sur la
place des partenariats dans leur rémunération. Les conclusions suggéraient
également de soumettre les créateurs à certaines règles déontologiques et de
respect des temps de parole en période électorale.
La révision prochaine de la directive européenne sur les services de médias
audiovisuels (SMA), prévue pour 2026, sera l’occasion pour la France d’aborder
ces sujets.
Parmi les idées sur la table : proposer aux influenceurs qui prétendent informer
une charte de déontologie non contraignante. Dans le cas d’une interview
politique, cette charte permettrait d’indiquer au public que le contenu respecte
les règles de pluralisme en vigueur en France.
Tag - Médias
PARIS — Parmi les fleurs et couronnes autour du cercueil de Thierry Ardisson, le
17 juillet à Paris : une gerbe offerte par le président de la République et son
épouse, présente à la célébration, une autre au nom de Rachida Dati, ministre de
la Culture et tutelle des médias, une troisième venant de la Maire de Paris, où
il résidait.
Un ruban bleu-blanc-rouge détonne parmi toutes ces fleurs blanches. Une
inscription : Aurore Bergé, ministre. La gerbe a été payée 120 euros par
Matignon, dont dépend son ministère, selon des documents consultés par POLITICO.
Que la ministre chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes honore
Thierry Ardisson peut surprendre, au regard de certaines interviews jugées
sexistes que l’animateur a pu mener par le passé. “Ce n’est pas très heureux”,
reconnaît un conseiller ministériel du gouvernement Bayrou, qui hasarde comme
explication les engagements d’Aurore Bergé sur les questions audiovisuelles
lorsqu’elle était députée.
“C’est à la limite de l’exercice du genre”, observe un ancien chef de cabinet
dans le gouvernement Borne. Le cabinet de la ministre déléguée, après s’être
étonné du “voyeurisme” de la requête de POLITICO, a confirmé l’envoi d’une gerbe
pour les obsèques de Thierry Ardisson, et a indiqué en avoir également fait
livrer pour “l’ancienne ministre Monique Pelletier ou au Cap 110 Martinique, en
mémoire de l’abolition de l’esclavage ou en hommage aux victimes des
LGBTphobies”
Rendre hommage à un défunt est toutefois une pratique républicaine somme toute
assez courante pour les ministres.
Si le président de la République ou le ministre des Armées sont ainsi des
habitués des cérémonies officielles, tous les membres du gouvernement n’y
prêtent pas la même attention. POLITICO a ainsi pu consulter des documents
répertoriant les dépenses relatives aux compositions florales de dix ministres
du gouvernement Bayrou.
Leur analyse révèle une absence de stratégie partagée sur l’utilisation de ces
gerbes, le peu de lien avec les portefeuilles des concernés, chaque ministre
ayant sa propre politique en la matière.
UNE CENTAINE DE GERBES, POUR AUTANT D’HOMMAGES
Dans ces documents, Aurore Bergé, Sophie Primas (porte parole) et Françoise
Gatel (Ruralité) sont sur le podium des ministres de notre échantillon ayant le
plus commandé de gerbes, entre décembre 2024 et août 2025.
Récemment, en plus de celle en hommage à Thierry Ardisson, la ministre de
l’Egalité entre les femmes et les hommes a également fait commander des fleurs
pour les obsèques du député Olivier Marleix (LR), mort le 7 juillet, ou pour
celles du président du conseil départemental de l’Yonne, Patrick Gendraud (div.
droite).
Aurore Bergé en a également commandé une à l’occasion d’un hommage à Shaïna
Hansye, une adolescente de 15 ans, assassinée en 2021 à Creil.
Dans ce classement des ministres portés sur les bouquets, suivent Bruno
Retailleau (Intérieur), Agnès Pannier-Runacher (Transition écologique) et
François Bayrou. Les demandes de documents concernant Gérald Darmanin (Justice),
Sébastien Lecornu (Armées) et Rachida Dati n’ont pas encore reçu de réponse.
Ces gerbes coûtent généralement entre 100 et 150 euros. Celles achetées pour le
compte du Premier ministre coûtent le double.
Une bonne partie des gerbes déposées sont liées à des cérémonies officielles
auxquelles ils assistent — commémoration d’événement ou hommage à des agents du
ministères mort en fonction, par exemple.
Les chefs de cabinet s’occupent de cette tâche pour leur ministre. Parfois, les
gerbes sont prises en charge par la préfecture, se souvient l’ex-chef de cabinet
déjà cité, et d’autres fois, lorsque ça concerne leur vie privée, ils le font
avec leur propre argent. “Ce n’est pas clair dans les écrits”, ajoute-t-il,
expliquant qu’il s’agit dans ces cas de figure de “trouver la bonne ligne de
crête”, sachant que les vies privée, partisane ou officielle sont parfois
entremêlées.
DES DÉPÔTS OPPORTUNÉMENT LOCALISÉS
D’autres gerbes sont aussi livrées lors de cérémonies officielles dans les
terres d’élection de certaines ministres. Ainsi, Aurore Bergé, députée
macroniste des Yvelines depuis 2017, a fait fleurir trois communes de sa
circonscription pour célébrer la victoire du 8-Mai, mais aussi à Saint-Arnoult
pour la commémoration de l’Appel du 18 juin, et encore à Rambouillet pour le
14-Juillet ou la libération de la ville, le 23 août.
Sophie Primas, sénatrice LR des Yvelines et élue locale à Aubergenville, a
déposé une gerbe dans sa ville d’élection le 18 juin et a commandé quatre
coussins commémoratifs pour le 8-Mai à Aubergenville, Moisson et Lommoye,
toujours dans les Yvelines.
L’intégralité des dépenses pour des gerbes au nom de l’ex-porte-parole du
gouvernement concernaient son département — aussi bien pour des obsèques que des
cérémonies officielles. “Lors de mes déplacements , je n’ai pas fait de
cérémonies patriotiques officielles”, indique à POLITICO l’ancienne ministre,
ajoutant s’être “limitée” à des obsèques d’élus et “aux cérémonies patriotiques
auxquelles j’étais invitée… dans les Yvelines”.
Françoise Gatel, chargée de la Ruralité dans le gouvernement de François Bayrou
puis reconduite dans celui de Sébastien Lecornu, a également fleuri nombre de
cérémonies officielles ou privées — dont de nombreux élus — dans son fief
d’Ille-et-Vilaine, pour un montant représentant près des deux tiers des montants
engagés sur des couronnes. Contacté, son cabinet n’avait pas répondu à l’heure
du bouclage.
Ce n’est pas le cas de tous les ministres : aucune gerbe n’a été commandée dans
la circonscription électorale de Bruno Retailleau lorsqu’il était ministre de
l’Intérieur ou dans celle de François Bayrou lors de son passage à Matignon.
FUNÉRAILLES NATIONALES ET PARTISANES
En dehors des cérémonies officielles, les ministres ont régulièrement fait
porter des compositions florales pour des funérailles liées au ministère — un
agent, le parent d’un officier de sécurité ou le personnel d’un cabinet…
Le Premier ministre François Bayrou a de son côté majoritairement honoré des
anciens compagnons de route ou des personnalités politiques comme l’ancienne de
l’UDF, Anne-Marie Comparini, le journaliste, soutien politique et candidat MoDem
en 2009, Jean-François Kahn, ou encore Nicolas Florian, ancien maire LR de
Bordeaux.
Ces couronnes s’accompagnaient très souvent d’un déplacement et d’une prise de
parole du Premier ministre.
Cet article a été mis à jour pour intégrer la réaction du cabinet d’Aurore
Bergé, arrivée juste après la publication.
PARIS — C’est un compteur qui ne cesse de grossir : 1,7 million de personnes ont
signé la pétition contre la loi Duplomb, déposée le 10 juillet sur le site de
l’Assemblée nationale par Eléonore Pattery, une étudiante de 23 ans.
Définitivement adoptée par le Parlement le 8 juillet, la loi Duplomb cristallise
les débats depuis plusieurs semaines. En cause : la réintroduction de
l’acétamipride, un pesticide reconnu toxique pour l’environnement et banni en
France depuis 2018. Une “aberration scientifique” selon l’autrice de la
pétition, élève en master qualité, sécurité, environnement et responsabilité
sociétale.
L’initiative spontanée de la jeune étudiante n’a pas décollé comme par magie. Le
premier à allumer la mèche s’appelle Thomas Wagner, à la tête du média
écologiste Bon Pote. Le 10 juillet, il mène le combat contre la loi sur les
réseaux, et s’en prend sur Instagram à Gabriel Attal. Il accuse le chef des
députés macronistes de véhiculer des “arguments scientifiquement faux” sur ce
texte qui vise à lever les contraintes sur les agriculteurs.
Mais son commentaire est masqué quelques heures plus tard par l’ex-Premier
ministre, narre-t-il à POLITICO.
Il n’en fallait pas plus à Thomas Wagner pour passer à l’offensive : sur ses
comptes LinkedIn et Instagram, il décide de relayer la pétition le 17 juillet,
qu’il repère grâce aux lecteurs de Bon Pote. Il l’accompagne d’un message
dénonçant l’absence de débat dans l’hémicycle au moment du vote du texte par les
députés.
L’argument fait mouche : sa publication cumule rapidement des dizaines de
milliers de visionnages. Pour le fondateur du média partisan, le fait que soit
une personne non encartée et non militante derrière cette initiative fait toute
la différence : “Cela évite que la pétition soit étiquetée politiquement.”
Son hébergement sur le site de l’Assemblée nationale — qui requiert une
identification de l’auteur via France Connect — a aussi pu convaincre les plus
méfiants que la démarche n’est pas liée à “l’intervention d’un lobby
quelconque”, analyse Victor Boury, le cofondateur de la société Backbone,
spécialisée dans l’analyse de l’expression de l’opinion en ligne.
Une aubaine pour les militants écologistes, les ONG — comme Greenpeace — et les
gros créateurs de contenus comme Hugo Clément et Camille Etienne qui, toute
l’année, “préparent le terrain numérique à ce type de mobilisation et peuvent
rapidement rebondir”, analyse Victor Boury.
GROSSES ET PETITES TÊTES D’AFFICHE
Soufflant sur les braises, Thomas Wagner entretient ensuite le feu en
encourageant de nombreux influenceurs lifestyle à relayer la pétition. Un moyen
essentiel, selon lui, de dépasser les cercles d’internautes déjà convaincus par
les thèmes écologistes.
Pour y parvenir, le militant incite sa communauté à interpeller dans l’espace
commentaire de leurs publications Instagram les personnalités qui n’ont pas
encore pris position sur la pétition. A l’instar de Squeezie, Tibo Inshape ou
Léna Situations.
“Notre objectif, c’est de les mettre au courant pour qu’ils ne puissent pas dire
qu’ils n’avaient pas vu et, en privé, on prend le temps d’échanger avec eux plus
en détail”, précise le fondateur de Bon Pote. Une stratégie gagnante : les
influenceurs EnjoyPhoenix ou Jujufitcats, l’acteur Pierre Niney ou encore la
mannequin Charlotte Lemay ont répondu présents.
Un succès aussi dû au fait que d’autres collectifs ont préparé le terrain en
effectuant, en parallèle, une sensibilisation sur le long terme aux questions
environnementales. L’organisation On est là organise, par exemple, des stages à
destination des influenceurs. Le dernier a d’ailleurs eu lieu du 1er au 3
juillet, juste avant le vote de la loi Duplomb.
Sans surprise, la réforme a été “largement évoquée au cours de cette formation”,
rapporte Amélie Deloche, créatrice de contenu et cofondatrice du compte Paye ton
influence, présente lors de ce stage avec une dizaine d’autres tiktokeurs et
micro-influenceurs. “C’est la première fois que des créateurs de contenu parlent
aussi massivement d’un tel sujet et, plus ils sont nombreux, plus ça va devenir
compliqué pour les députés d’assumer le vote d’une telle loi”, estime Deloche.
BOUCHE-À-OREILLE ET SANTÉ PUBLIQUE
Si la recette fonctionne, c’est aussi grâce à de nouveaux ingrédients : les
comptes militants ont pris le parti de publier à chaque nouveau record de
signatures franchi, créant un effet de mode. Et ces paliers sont largement
communiqués par les médias mainstream, tout aussi curieux du phénomène.
“C’est une viralité nourrie par l’ego citoyen”, explique Victor Boury, de
Backbone consulting, qui souligne qu’il ne faut pas non plus sous-estimer
l’effet du “bouche-à-oreille hors ligne”.
Sa société a ainsi évalué à plus d’un million l’engagement autour de la pétition
– c’est-àdire le fait de la relayer – rien que sur Instagram. Elle fait
également état de plus de 70 000 interactions sur le sujet sur X, et autour de
13 000 sur le réseau Bluesky.
La pétition cristallise aussi, au-delà de l’écologie, les inquiétudes sur
l’enjeu de santé publique que pose la politique agricole du pays. De nombreux
témoignages ont ainsi été relayés par le collectif Cancer Colère, incarné par la
militante Fleur Breteau, figure ouvertement opposée à la loi.
“C’est à la fois enthousiasmant et étonnant qu’une pétition orientée sur la
santé environnementale batte un nouveau record”, analyse Justine Ripoll,
responsable des campagnes de Notre affaires à tous. Son association avait lancé,
avec d’autres ONG, “L’Affaire du siècle” en 2018 pour poursuivre l’Etat en
justice pour inaction climatique.
A l’époque, la pétition, déposée sur le site du même nom, avait été la plus
signée en France avec 1 million de paraphes récoltés en une semaine, et 2,3
millions au bout d’un mois.
Alexandre Léchenet et Judith Chetrit ont contribué à cet article.